TikTok interdit aux Etats-Unis ? Les scénarios après le vote du Sénat


Et de deux. Après la Chambre des représentants, samedi 20 avril, le Sénat américain a adopté ce mardi 23 avril une loi pouvant mener à l’interdiction de l’application TikTok sur son sol. Le réseau social ne dispose désormais plus que d’une bouée de sauvetage : une vente au cours de l’année à une autre entreprise conforme aux souhaits du gouvernement. Soit pour le résumer, une qui ne soit pas chinoise. Une perspective qui assombrit considérablement son avenir outre-Atlantique.

Amorcé depuis plusieurs années, le mouvement “TikTok ban” s’est soudainement accéléré ces dernières semaines. En mars, un premier projet de loi avait déjà passé la Chambre des représentants. Mais ses particularités – une vente forcée réduite à 6 mois – avaient refroidi un Sénat encore quelque peu réticent. La donne a changé. “Il semble à présent se dégager un consensus transpartisan très fort”, note auprès de L’Express le sénateur français Claude Malhuret, rapporteur d’une commission d’enquête sur le réseau social le plus populaire au monde actuellement. Le délai pour une éventuelle revente de TikTok US a été prolongé à un an. Joe Biden a validé la teneur du texte. Puis les principaux instigateurs ont eu la bonne intuition de l’intégrer au vote du paquet d’aides militaires fournies à l’Ukraine ainsi qu’à Israël, et aux sanctions contre la Russie et l’Iran. Résultat : l’adoption au Congrès a été sans appel.

Il faut dire que les motifs d’inquiétudes ont aussi progressé. Plus que jamais, les fuites de données vers leur grand adversaire chinois tracassent les législateurs américains, malgré la mise en place du projet “Texas” de stricte conservation de ces datas aux Etats-Unis. Mi-avril, une enquête du média Fortune révélait que ces précautions n’étaient en fait que “cosmétiques”, des données circulant toujours vers la maison-mère, ByteDance, soumise au contrôle du Parti communiste. L’approche de l’élection présidentielle et le conflit israélo-palestinien ont également exacerbé les craintes de désinformation, explique le New York Times. “C’est une plateforme par laquelle un tiers des adultes américains de moins de 30 ans s’informent. Et c’est un réseau qu’il est moins facile de gérer qu’une entreprise de droit américain”, analyse Charles Thibout, chercheur associé à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) spécialiste du rôle des firmes transnationales numériques dans les relations internationales. Cela s’inscrit, en outre, dans un contexte nouveau de “compétition mondiale autour de l’intelligence artificielle, complète le sénateur Claude Malhuret. Or, TikTok est un moyen pour la Chine d’obtenir énormément de données pour entraîner leurs modèles d’IA”.

Comme Huawei avant lui

De quoi rendre la sanction aujourd’hui inévitable. D’autant plus que l’unique moyen d’en réchapper demeure une vente à un acteur conforme au gouvernement américain. Improbable. Pékin s’est déjà prononcé contre à plusieurs reprises. Le projet de loi des États-Unis est “en contradiction avec les principes de la concurrence loyale et des règles du commerce international”, a assuré Wang Wenbin, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, à la mi-mars. Au cours de l’année 2023, un autre officiel avait déclaré que le pays “s’opposerait fermement” à une vente forcée de TikTok. Et en particulier, à son puissant algorithme de recommandation, son ingrédient secret, également présent sur la version chinoise Douyin. “Sur le papier, le prix [de TikTok] pourrait dépasser les 180 milliards de dollars”, pointe le Financial Times, même si une vente forcée des seules activités américaines l’évaluerait in fine, à moins que ça. Le montant illustre malgré tout la difficulté de l’opération. Seule la Big Tech américaine pourrait prétendre à ce “mega-deal”. En 2021, Oracle et Microsoft s’y étaient essayés sans succès. Pas Meta ni Google. En vérité, le retrait forcé de ce concurrent numéro 1 est sans doute pour eux une solution moins coûteuse aux défis commerciaux que leur pose TikTok.

Pour Claude Malhuret, le destin de TikTok devrait ainsi suivre celui de “Huawei et ZTE”, ces opérateurs télécoms chinois soupçonnés d’espionnage, et boutés hors des Etats-Unis en 2019. Cette nouvelle pression législative sur TikTok résulte d’une certaine “logique”, explique ce dernier, alors que la plupart des plateformes occidentales sont, elles, de longue date interdites sur le marché chinois. Threads et WhatsApp, de Meta, étant les dernières victimes en date. Une telle interdiction ne serait enfin pas une première dans le monde. L’Inde avait été la première nation d’envergure à couper l’accès à ses 200 millions d’utilisateurs du réseau social. Les Etats-Unis en compte à ce jour 30 de moins.

Quid de l’Europe et de la France ?

Face au gouffre, TikTok dispose de deux espoirs. D’abord, un énième retournement politique. Donald Trump, candidat républicain à la Maison-Blanche, s’est récemment dit contre un bannissement, préférant s’en prendre à Meta et son patron, dont il écorche volontairement le nom, Mark “Zuckerschmuck” (au lieu de Zuckerberg). Trump n’est cependant pas une carte à toute épreuve : c’est même lui qui avait émis les premières menaces d’interdiction.

L’autre option que privilégie TikTok ? Le combat judiciaire. D’après le site The Information, le responsable des affaires publiques du réseau social pour les Etats-Unis, Michael Beckerman, juge le projet de loi contraire au premier amendement de la Constitution américaine, protégeant la liberté d’expression. Le réseau social a gagné ce combat à de nombreuses reprises au niveau fédéral, entre 2020 et 2023, et s’engage avec une certaine dose de confiance. “Il y a des chances pour que le dossier finisse devant la Cour Suprême, estime Charles Thibout. Cela prendra donc des années avant qu’un éventuel bannissement soit définitivement entériné.” Sauf si les Etats-Unis sont, entre temps, plus malins. D’autres angles d’attaques permettraient peut-être d’obtenir gain de cause plus vite. “Le premier amendement ne protège pas l’espionnage”, a ainsi commenté le sénateur républicain Brendan Carr, très engagé dans la lutte contre TikTok.

Si toutes ces digues tombent, l’attention se tournera vraisemblablement vers ses alliés sur le Vieux continent, qui s’attaquent aussi au réseau social et à sa récente déclinaison “lite”. “Avec le DSA et les DMA, les pays européens ont transféré à la Commission le pouvoir de prendre des sanctions à l’égard des plateformes technologiques”, rappelle Claude Malhuret. Les liens commerciaux très forts entretenus par la France et l’Allemagne avec la Chine rendent néanmoins peu probable un bannissement rapide de l’application. Le cas Huawei, à nouveau, en est l’illustration. Malgré les incitations des Etats-Unis pour s’en défaire totalement, le constructeur chinois est toujours implanté sur le territoire européen. Il compte même ouvrir sa première usine de fabrication d’équipements télécoms, dans l’Est de la France, à l’horizon 2026.




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