Violence des mineurs : “Il y a chez les plus jeunes une banalisation qui n’existait pas avant”


Deux semaines après le décès de Shemseddine, un adolescent de 15 ans frappé à mort à la sortie de son collège de Viry-Châtillon (Essonne), le Premier ministre, Gabriel Attal, a appelé, jeudi 18 avril, à une “mobilisation générale de la nation” afin d’enrayer “l’addiction d’une partie de nos adolescents à la violence”. Après l’agression début avril de Samara, 13 ans, par trois mineurs âgés de 15 à 14 ans à Montpellier, ou celle de Philippe, 22 ans, tué en début de semaine par deux mineurs de 14 et 15 ans, Gabriel Attal invoque un “sursaut d’autorité”. “Il y a deux fois plus d’adolescents impliqués pour coups et blessures, quatre fois plus pour trafic de drogue, et sept fois plus dans les vols avec armes que dans la population générale”, a-t-il listé lors d’un discours à Viry-Châtillon, tout en évoquant, le soir même sur BFMTV, “un entrisme islamiste” prônant “les préceptes de la charia, notamment dans les écoles”.

Olivier Galland, directeur de recherche émérite au CNRS et sociologue spécialiste de la jeunesse, évoque une “forte banalisation de la violence chez les jeunes, et une tolérance extrême des actes violents” chez les nouvelles générations, notamment poussées par les réseaux sociaux et une certaine “désinhibition vis-à-vis de la violence politique”. Entretien.

L’Express : Dans son discours, Gabriel Attal a parlé d’une “addiction des jeunes à la violence”. Les plus jeunes générations sont-elles, selon vous, plus violentes aujourd’hui qu’auparavant ?

Olivier Galland : Je ne pense pas que la violence juvénile soit réellement plus forte aujourd’hui qu’avant : ces actes de violence ont toujours existé. Différents travaux anthropologiques rapportent qu’au XIXe siècle, déjà, des conflits parfois très violents entre villages voisins existaient à propos de jeunes filles courtisées par des bandes opposées ou à cause de vieilles querelles de voisinage. En parallèle, des travaux très documentés comme ceux de Steven Pinker dans son ouvrage La part de l’ange en nous (2011) décrivent une époque qui, contrairement à ce que nous aurions tendance à penser, est de moins en moins violente. Malgré cette baisse séculaire de la violence, il peut en revanche y avoir des soubresauts, et certains contextes sociaux amènent à une remontée de la violence. Ce que nous pouvons observer sur les récents événements n’est, à mon sens, pas un renouveau de la violence elle-même, mais un rajeunissement des auteurs de violence, parfois âgés de 13 ou 14 ans. Le sentiment d’hyperviolence ambiant vient surtout de là.

Ce phénomène est notamment lié à la nouvelle autonomie dont disposent les adolescents, voire préadolescents : dans les années 1950-1960, les 13-14 ans étaient encore considérés comme des enfants, qui vivaient sous le contrôle de leurs parents, et disposaient d’une très faible autonomie. Leur vie personnelle était contrôlée par la famille, ne serait-ce que parce qu’ils ne pouvaient contacter leurs amis que via le téléphone familial, ne pouvaient souvent pas quitter la maison sans l’autorisation de leurs parents, et que leurs fréquentations extrascolaires étaient limitées à celles du cercle familial. L’arrivée des téléphones portables à des âges de plus en plus jeunes, et bien sûr, des réseaux sociaux a joué un rôle fondamental dans l’autonomie des plus jeunes, y compris dans leur accès – ou leur participation – à des actes violents. Ils ne sont pas, selon moi, à l’origine de la violence, mais ont contribué à la diffuser et à l’accélérer… Jusqu’à la banaliser.

Qu’entendez-vous par la “banalisation” de cette violence ?

Il existe déjà une certaine désinhibition à l’égard de la violence politique. Le mouvement des Gilets jaunes et sa diffusion sur les réseaux sociaux ont, pour moi, joué un rôle de désinhibiteur du recours à la violence pour exprimer des idées, un refus, une révolte. Dans l’enquête Une jeunesse plurielle, que nous avions menée avec Marc Lazar pour l’Institut Montaigne sur 8 000 jeunes en 2021, nous avions été très surpris du niveau de tolérance à l’égard de cette violence politique chez les jeunes.

“Il y a une défiance très forte vis-à-vis de l’autorité”

Ainsi, 49 % des 18-24 ans trouvaient acceptable ou compréhensible d’affronter des élus pour protester, 47 % d’insulter le président de la République, 40 % d’affronter la police, 37 % de pénétrer de force dans un ministère… C’est lié au discrédit très fort du système politique chez les jeunes, puisque près de 70 % des sondés dans l’enquête pensaient, par exemple, que les hommes politiques étaient corrompus. Cette violence politique a un lien très fort avec la violence générale, exprimée dans l’espace public : il y a une forme d’acculturation à la violence qui se propage dans notre société – y compris chez les jeunes – avec une défiance très forte vis-à-vis de l’autorité, des institutions, de la police.

Quels sont, selon vous, les éléments déclencheurs de ces actes violents chez les jeunes ?

Il y a d’abord une tolérance assez élevée chez certains jeunes à l’égard d’actes déviants, qui n’existait pas auparavant. Par exemple vis-à-vis des stupéfiants : dans certains quartiers, où les institutions ont beaucoup de mal à faire régner l’ordre, une économie parallèle s’est développée à travers le trafic de drogue. On y voit le développement et l’acceptation d’une culture déviante, c’est-à-dire qu’on légitime des moyens extralégaux pour satisfaire des besoins de consommation classique, on justifie les actes de violence envers la police, on tolère et on banalise ceux perpétrés régulièrement dans l’espace public – là encore, on voit une acculturation à la violence.

En parallèle, les réseaux sociaux permettent aux jeunes de se mettre en scène, ce qui peut générer des contre-effets négatifs via du harcèlement en ligne par exemple, qui peut déboucher sur des violences physiques dans la vie “réelle”. Ces réseaux contribuent en fait à créer des bulles cognitives, à lier des personnes qui partagent exactement les mêmes opinions, sans jamais être confrontés à des idées contradictoires, ce qui peut générer des radicalités, via des idées complotistes par exemple, des valeurs identitaires, politiques, religieuses, parfois complètement irrationnelles, qui peuvent devenir des vecteurs d’affrontements.

Les réseaux sociaux jouent parfois un rôle de propagande très important

Comme l’a souligné Gabriel Attal, on assiste par exemple chez certains jeunes à une forte remontée de la religiosité, notamment de l’islam radical, qui entre en contradiction avec les valeurs libérales des sociétés démocratiques, sur le rôle des femmes ou la tolérance à l’égard de certaines orientations sexuelles par exemple. C’est un facteur de tension qui peut amener à des actes très violents, d’autant plus s’il est renforcé par les réseaux sociaux, qui jouent parfois un rôle de propagande très important.

Il y a enfin un aspect de mimétisme, comme on a pu le voir dans les violences urbaines de l’été dernier : des villes moyennes ou des quartiers qui n’avaient absolument pas vécu de telles violences en 2005 ont été confrontées à des émeutes, puisque la violence s’est diffusée et accélérée par les réseaux sociaux.

Pour enrayer ces violences, Gabriel Attal a proposé, le 18 avril, de “responsabiliser les parents démissionnaires, pour qu’ils aient à répondre des actes de leurs enfants”. Qu’en pensez-vous ?

Je ne crois pas que ce soit une mesure très efficace : bien souvent, les parents sont complètement dépassés, et n’ont pas grand-chose à voir avec la montée en puissance de la violence chez leurs enfants. Quand on avait enquêté à Aulnay-sous-Bois après les émeutes de 2005, une expression était bien répandue chez les jeunes, et existe encore aujourd’hui : “On s’est fait engrener par les autres”, dans le sens “d’entraîner”. Face à cette force du groupe, le rôle des parents est très faible. On s’est rendu compte que le groupe des jeunes est extrêmement autonome.

Bien souvent, les parents sont complètement dépassés

Je ne pense pas que punir les parents soit une réelle solution, ni que ça puisse avoir un réel impact. Je pense plutôt qu’il faut passer par l’école, c’est à l’éducation de prendre le relais – ce qui n’est pas facilement admis dans la culture française, qui considère plutôt que les familles doivent éduquer, et l’école apporter les connaissances. Il faut insister sur le rôle des cours d’éducation morale et civique, former les jeunes à l’esprit critique, les former à l’utilisation des réseaux numériques… Et les faire participer au débat à l’école, bien plus qu’actuellement, où l’on observe un système éducatif très formel, vertical, avec des élèves très passifs.




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