David Rigoulet-Roze : “L’attaque de l’Iran contre Israël est un ‘game changer'”


Israël va-t-elle riposter face à l’attaque de Téhéran ? La question est dans toutes les têtes. L’Iran a tiré, dans la nuit de samedi à dimanche, plus de 300 drones et missiles contre Israël, en réponse à une frappe contre son consulat à Damas, en Syrie, le 1er avril. L’opération iranienne, directe et inédite, a été “déjouée”, a affirmé ce dimanche 14 avril l’armée israélienne.

Parallèlement à l’attaque iranienne, les alliés de Téhéran, dont le Hezbollah libanais et les rebelles yéménites houthis, ont mené des attaques contre Israël, le premier en tirant deux salves de roquettes en quelques heures sur le Golan occupé par Israël, et les seconds en lançant des drones en direction du territoire israélien. “L’affaire peut être considérée comme close”, a fait savoir la mission iranienne à l’ONU, dans un message posté trois heures après le début de son opération.

Toutefois, “l’affaire close” pourrait ne pas être perçue de la même manière du côté israélien. Car si Tel Aviv et ses alliés ont réussi à contenir, selon l’armée israélienne, 99 % des frappes, “la sanctuarisation d’Israël a été violée”, explique auprès de L’Express David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques chez (L’Harmattan). Entretien.

L’Express : Quels enseignements tirez-vous de cette attaque de l’Iran contre l’Israël ?

David Rigoulet-Roze : En premier lieu, il faut rappeler que c’est une attaque inédite. Jamais l’Iran en tant que tel n’avait frappé Israël directement sur son sol. Toutefois, cette attaque était attendue et annoncée après la mort des deux hauts gradés de la force al-Qods des Gardiens de la révolution dans une frappe attribuée à Israël sur l’annexe consulaire de l’ambassade iranienne à Damas, en Syrie, le 1er avril dernier. Hier encore, un doute pouvait subsister sur la forme directe ou indirecte de la réplique de Téhéran. Finalement, le choix a été fait de frapper directement Israël sur son sol. C’est aussi une manière pour Téhéran de répondre aux attentes des mandataires, par lesquels passent habituellement les frappes contre Israël, dont le Hezbollah libanais, les groupes pro-iraniens en Syrie et en Irak ou les Houthis au Yémen.

Sur le plan de l’affichage politico-militaire, c’est incontestablement une décision très forte. Cette attaque est un “game changer”. Elle est susceptible de constituer un point de bascule en raison du fait qu’il s’agit du franchissement d’un seuil. Cela modifie complètement la donne. Nous ne sommes plus dans la configuration “classique” où il y avait des frappes suivies de répliques par le biais des mandataires de Téhéran – ou inversement. On a changé de registre, avec des conséquences insoupçonnées.

Pourquoi Téhéran a-t-il prévenu son attaque, ce qui a laissé le temps à l’Etat hébreu de se préparer ?

Non seulement Israël a eu le temps de se préparer, mais cette opération aurait pu être d’une plus grande envergure. Les responsables militaires iraniens, notamment Mohammad Hussein Bagheri, le chef des forces armées iraniennes, ont par ailleurs explicitement dit que les cibles considérées n’étaient pas des centres urbains ou économiques, sous-entendant que cela pourrait être le cas. C’est une manière de montrer, en termes d’affichage, que la réponse a été forte mais pas disproportionnée.

Mais le problème est ailleurs : un seuil a été franchi. C’est la première fois que Téhéran vise Israël depuis son territoire. Les protagonistes sont sortis de la “guerre de l’ombre” qui prévalait jusque-là. L’Iran est sorti de l’ambiguïté qui reposait sur l’adage anglo-saxon du “plausible deniablity” (“déni plausible”). Cela ouvre des perspectives insoupçonnées, notamment en termes de potentielle logique “escalatoire”.

Dans un message posté trois heures après le début de son opération, la mission iranienne à l’ONU a annoncé que “l’affaire peut être considérée comme close”. Doit-on s’attendre, malgré tout, à une escalade ?

L’affaire est peut-être close pour les Iraniens, mais certainement pas pour Israël, qui pourra difficilement se dispenser d’une réponse. Et c’est là le gros point d’interrogation. Nous sommes déjà dans une logique escalatoire, difficile à contenir. Il y a quelques jours, le ministre des Affaires étrangères, Israël Katz, a prévenu l’Iran. Dans un tweet en hébreu et en persan, il disait : “Si l’Iran attaque depuis son territoire, Israël réagira et attaquera en Iran.” Si Israël décide de répliquer, ce qui est vraisemblable, cela est susceptible selon Téhéran d’entraîner une contre-réplique “encore plus sévère” de la part de l’Iran selon les termes de la mission diplomatique iranienne à l’ONU.

Une riposte d’Israël est donc à craindre ?

C’est plausible, sinon probable. Israël ne pourra pas accepter de s’en tenir là, surtout après le massacre du 7 octobre, qui, de son point de vue, a constitué un “game changer”. La question, aujourd’hui, est de savoir comment Israël va répliquer et ce que cela va impliquer.

Il y a une forme de logique systémique dans laquelle, quand bien même les principaux acteurs ne souhaiteraient pas délibérément entrer dans une dynamique de confrontation directe, certains paramètres qui sous-tendent cette logique systématique échappent partiellement à ces mêmes acteurs. Si réplique d’Israël il devait y avoir, une “contre-réplique” iranienne serait logiquement encore plus importante que lors de cette première salve. In fine, les Américains, qui ne veulent surtout pas entrer en conflit direct avec l’Iran, seraient potentiellement amenés à s’engager encore davantage, voire se verraient contraints d’intervenir de plus en plus directement, éventuellement contre l’Iran.

Israël, déjà engagée à Gaza, aurait-elle la force d’affronter l’Iran dans un conflit ? Et inversement ?

Concrètement, les moyens militaires “conventionnels” de Téhéran sont assez limités. La vraie “plus-value” stratégique de l’Iran, c’est le “balistique” (drones, missiles de croisière et missiles de longue portée). Et c’est aussi ce qui est à l’origine de la prolifération de ses mandataires dans la région comme le Hezbollah au Liban, qui disposeraient de quelque 150 missiles dont des missiles de précision transférés par Téhéran via la Syrie, ou les Houthis du Yémen qui pallient le manque d’armes classiques.

Du point de vue israélien, cela fait plusieurs mois, sinon davantage, que Tsahal a intégré l’idée d’une “guerre multifronts” régulièrement évoquée par le ministre de la Défense, Yoav Gallant, et dans laquelle l’opération militaire à Gaza ne serait possiblement qu’une séquence. Et ce, même si le coût est énorme à la fois en termes militaire, politique et économique.

Depuis le 7 octobre, Israël considère à tort ou à raison que “les règles ont changé”. Il faut avoir à l’esprit la formule du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou en date du 9 octobre 2023, soit deux jours après le massacre du 7 octobre : “Cela prendra du temps et il est nécessaire d’adopter une position ferme dans les jours difficiles à venir. Nous allons changer le Moyen-Orient.” Une configuration qui n’est pas sans préoccuper jusqu’à son principal soutien, en l’occurrence les Etats-Unis, qui, par la voix du secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, déclaraient le 29 janvier 2024 lors d’une conférence de presse conjointe avec le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg : “Je dirais que nous n’avons pas connu de situation aussi dangereuse que celle à laquelle nous sommes confrontés actuellement dans la région depuis au moins 1973. Et sans doute même avant cela.”




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