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Les confidences d’un ex-agent de la DGSE sur la fin de la Françafrique


La scène est inimaginable aujourd’hui. Le 2 juin 1996, le Tchad est en ébullition. Le pays vient de voter lors de son premier scrutin pluraliste au suffrage universel. Le général Déby, qui a pris le pouvoir par les armes six ans plus tôt, est candidat à son maintien en poste. Quelques heures après le dépouillement, Jean-Pierre Augé, agent de la DGSE, est “le premier étranger informé des résultats officieux du scrutin”. Il occupe une place essentielle dans le dispositif de renseignement français sur le continent.

En tant que membre du SR/N, le secteur Afrique noire – comme on disait à l’époque – de “la Boîte”, il est conseiller spécial du président tchadien, au point que son bureau jouxte celui du chef de l’Etat. C’est donc lui qui téléphone en France pour informer de sa victoire avec 60 % des voix. Ces résultats confidentiels sont accueillis avec circonspection par Paris, qui lui prie de convaincre Déby d’organiser un second tour. “Sa victoire n’en sera que plus crédible, notamment aux yeux de la communauté internationale. Vous comprenez ?”, lui indiquent ses chefs. La boule au ventre, Augé s’exécute. Déby laisse un long silence, puis accepte. “Au Tchad, ce jour, la France-Afrique est bien vivante, et mon poste de conseiller spécial, pleinement justifié !” raconte Jean-Pierre Augé dans son livre, Afrique adieu. Mémoires d’un officier du secteur Afrique noire de la DGSE (Mareuil éd.). Un mois plus tard, Idriss Déby devient le premier président tchadien élu au suffrage universel.

Perte d’influence

Avec ses Mémoires, le colonel Augé ne narre pas seulement un parcours personnel. On suit avec délice la plongée de cet officier, ancien de la Légion étrangère, dans les coulisses de la DGSE des années 1980 et 1990, avec, en bonus quelques révélations. On y apprend par exemple qu’une jolie espionne française et russophone fut congédiée de la Boîte après la révélation par la DST de sa relation intime… avec un agent du KGB. On découvre que l’épouse iranienne d’un professeur de droit proche du PS espionnait pour Téhéran. On constate, pas complètement surpris, que les émissaires des candidats à la présidentielle française ne rechignaient pas, alors, à garnir leurs valises de quelques billets non déclarés en provenance des lieux de pouvoir africains.

Surtout, l’ex-agent secret donne sa réponse à la question que tout le monde se pose aujourd’hui : comment la France a-t-elle perdu son influence en Afrique ? En démantelant le service Afrique noire de la DGSE au début des années 2000, répond en creux le militaire, qui en fut le chef. En labourant le continent sans discontinuer, le service secret s’assurait d’un niveau d’information inégalable, démontre Augé au long des 336 pages de son livre. Le parallèle entre le départ des espions et les revers français récents dans plusieurs pays du continent, la République centrafricaine, le Burkina Faso, le Mali ou le Niger, notamment, n’est jamais explicité, toujours suggéré. Mais comment ne pas y penser ? La DGSE n’a pas su prévoir les putschs de ces dernières années, organisés par des strates intermédiaires des armées concernées. Une sociologie que les agents spécialisés de l’agence de renseignement connaissaient parfaitement…

L’histoire d’un crépusule

Pendant plus de quinze ans, Jean-Pierre Augé a pu analyser au plus près les jeux de pouvoir entre Paris et les pays africains. A la fin de la guerre froide, le continent est un terrain essentiel pour les services de renseignement. “Quand j’ai été admis en 1986, la production sur le secteur Afrique représentait 20 % de toute celle du service”, raconte l’ancien militaire à L’Express. La DGSE fait tout ce que les diplomates du Quai d’Orsay ne peuvent pas faire. Il s’agit d’assurer un “lien permanent sûr et discret” entre les capitales africaines et l’exécutif français. Les agents secrets labourent le terrain, connaissent parfaitement les sociétés africaines, rendent des services, en demandent. Les espions occupent surtout des “postes de liaison et de renseignement” (PLR) dans les palais présidentiels, véritable botte secrète de la France en Afrique.

“L’intérêt de ces postes était, par un simple coup de fil, de passer des messages qu’il aurait été malséant de faire transmettre par un ambassadeur, nous explique Jean-Pierre Augé. Vous voyez l’ambassadeur français demander à Idriss Déby d’organiser un second tour ? C’est impossible !” Une demande personnelle d’un dirigeant africain, indicible devant un diplomate ? La DGSE s’en charge. Une suggestion que Paris ne peut assumer en public ? Le service secret est mandaté. A travers ce canal discret, une relation privilégiée se noue et se poursuit. Difficile, en lisant l’ouvrage, de ne pas y voir aussi une critique de l’action du Quai d’Orsay, trop éloigné du terrain, trop mondain sans doute. Souvent présentés, comme au Tchad, comme “proches des oppositions”, certains diplomates peinent à nouer des relations de confiance avec les chefs d’Etat. Augé leur reproche également leur attitude générale à l’égard du continent : “Pour une raison qui m’échappe, l’Afrique passe depuis très longtemps au Quai d’Orsay pour une zone secondaire. C’est moins prestigieux que Washington, que l’Europe.” Un désintérêt longtemps compensé par la DGSE. Mais plus maintenant.

Car Afrique Adieu raconte aussi un crépuscule. Les temps qui changent. Des conceptions de plus en plus divergentes des relations entre l’Hexagone et ses anciennes colonies traversent le pouvoir français. Les “postes de liaison et de renseignement” paraissent peu à peu de plus en plus anachroniques. Les socialistes arrivant au pouvoir prétendent, d’abord, conditionner le soutien économique et financier français à la promotion de la démocratie. Nouveau revirement à l’arrivée de Chirac à l’Elysée. Lié aux vieux relais de la droite française en Afrique, le nouveau président se fie à l’inénarrable Jacques Foccart. L’homme recourt “volontiers aux complots et aux coups de force”, ayant à sa disposition, écrit Augé, “des fonds occultes quasi illimités” et des “barbouzes et mercenaires”. Aux yeux de l’ancien agent secret, ces réseaux sulfureux participent à la dégradation de l’image française. L’esprit de prédation affleure, y compris sur le plan économique.

La DGSE divisée

Le décès de Foccart en 1997 signera la fin de la France-Afrique “canal historique”. Un monde disparaît, les relations entre Paris et le continent se dégradent. Quand la France y intervient, c’est davantage “pour assurer la sécurité de ses compatriotes” que pour “influer sur le devenir” des pays secoués par les crises, dit Augé. A la DGSE, les postes dans les palais présidentiels ferment les uns après les autres. La présidence française ne veut plus être accusée d’ingérence. Des réseaux parallèles de la Françafrique, liés aux milieux d’affaires ou aux réseaux corses proches de Charles Pasqua, grignotent l’espace laissé par le service. “Les affaires ont pris le pas sur la politique, soupire Augé. Si vous saviez le nombre d’anciens officiers ou personnalités intéressés par l’argent qui traînaient dans les présidences… C’était assez effarant.”

La Françafrique vit ses dernières années. La Françe-Afrique aussi. Avant son arrivée à l’Elysée un an plus tard, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, indique en 2006 dans un discours à Cotonou au Bénin vouloir “débarrasser [la relation franco-africaine] des réseaux d’un autre temps”. “Le fonctionnement normal des institutions politiques et diplomatiques doit prévaloir sur les circuits officieux qui ont fait tant de mal par le passé”, lance-t-il. “Toujours la même rengaine ressassée depuis 2007 par l’exécutif français”, regrette Augé.

Relations tendues, montée du sentiment antifrançais… L’ancien agent secret juge sévèrement l’action française en Afrique depuis la fermeture du secteur spécialisé de la DGSE. Son constat est celui d’un abandon total. Comme si, plutôt que de trier le bon grain de l’ivraie, on avait préféré tout détruire. “Qui peut croire que vingt ans après son trépas la France-Afrique est encore responsable des échecs de la politique africaine de la France, dont personne ne cerne vraiment les contours depuis la fin du mandat présidentiel de Jacques Chirac ?” interroge-t-il, convaincu qu’un partenariat plus clair, sans prédation économique mais dans un esprit de confiance mutuelle, aurait été possible.




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