.

Ces quartiers gouvernés par les dealers : enquête sur l’ampleur du trafic de drogue en France


“Opération pichenette” et “communication XXL”, moque le syndicat de la magistrature. Une “pieuvre” , une “hydre”, constatent les magistrats, parfois désabusés. Le trafic de drogue n’a jamais été aussi florissant en France, porté par une consommation en hausse constante. Des “checkpoints”, frontières revendiquées entre la rue et le royaume des dealers, coupent désormais certains quartiers du reste de la ville. Les actes de torture et les règlements de compte meurtriers s’y multiplient, on découvre aussi des commandos de mineurs tueurs, ignorant parfois tout de leur commanditaire. “Vertige” et “bord du gouffre”, disent les sénateurs de la commission d’enquête sur le narcotrafic en France.

Face à la crise, le gouvernement tente de reprendre le contrôle. Des opérations “place nette XXL” se lancent à Marseille, Sevran, Toulouse, Strasbourg, Nantes, Lille… De discrètes enquêtes anti-blanchiment, aussi, à la poursuite de criminels toujours plus ingénieux. A l’abri des regards, une lutte sourde se joue entre la police et ces princes du deal, réfugiés à Dubai, au Maroc ou en Espagne où ils prétendent blanchir l’argent sale en toute quiétude. Chaque camp tentent d’actionner tous les leviers pour distancer l’autre. Enquête sur une guerre aux ramifications politiques, sécuritaires, diplomatiques, technologiques et scientifiques.

Les bâtisses en brique rouge de plain-pied succèdent aux réclames pour Leroy Merlin ou Grand Frais, les enseignes phares de la zone commerciale alentour. Ce lundi 25 mars, une demi-dizaine de berlines s’enfoncent dans Roubaix, depuis la préfecture lilloise. Rendez-vous au quartier de la Potennerie, où une opération “place nette XXL”, anti-trafic de drogue, est lancée depuis six heures du matin. Les véhicules se cabrent rue Jules Guesde, vide, Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, sort de l’une d’eux, file au pas rapide à l’angle, devant le Oileau Market, une petite supérette, fermée. Sur le trottoir et dans une courée adjacente, quatre camions de police, une vingtaine d’agents en bleu, aux aguets. Posé sur le capot d’une voiture des forces de l’ordre, une carte de la métropole lilloise. Le préfet et le directeur de la police départementale se positionnent devant le plan, ils répètent devant leur supérieur les objectifs de la journée. Démanteler les points de deal dans six cités de l’agglomération, interpeller les malfaiteurs, contrôler les commerces suspectés de blanchiment.

Gérald Darmanin annonce à la presse 187 interpellations de trafiquants de drogue, dans le cadre de cinq autres opérations “place nette XXL”, à Marseille, Dijon, Villeurbanne, en Seine-Saint-Denis et dans les Hauts-de-Seine. Puis il repart en toute hâte, sa halte roubaisienne a duré une trentaine de minutes, ce que lui reproche vertement le député Insoumis David Guiraud, présent sur les lieux : “Ce n’est pas correct ce que vous faites”. “Lui, il repart, et nous on est toujours là. Demain le trafic reprendra”, oppose le parlementaire, en écho à une récente Une du journal La Provence, après la visite marseillaise d’Emmanuel Macron, une semaine auparavant. “C’est vous qui n’êtes pas correct”, répond seulement le ministre de l’Intérieur.

Gérald Darmanin sait que l’argument affleure, rançon du succès médiatique de ses “places nettes”, ces coups de filet semblables aux opérations “tempête” ou “coups de poings” de jadis. On saisit de la drogue, on arrête des trafiquants, si possible des gérants du réseau, on occupe l’espace public, comme ce lundi à Roubaix, et les habitants se sentent mieux. Symbole de l’engouement pour ces démonstrations d’autorité, à Dijon, des riverains ont réclamé “leur” opération place nette. “Communication XXL”, a raillé le syndicat de la magistrature, qui l’a rebaptisé “opération pichenette”, sûr que les trafics reprendront dès la fin du dispositif. Les syndicats policiers, quoique satisfaits de voir le deal momentanément court-circuité, posent les mêmes doutes, les deux mêmes mots. Et demain ? “Après place nette et place nette XXL, il y aura méga-place nette, place net XXL karcherisée, et cetera. Mais ça restera de la communication, et les dealers seront toujours là”, appuie Rudy Manna, porte-parole national du syndicat policier Alliance.

Une commission d’enquête sénatoriale, lancée en novembre 2023, s’intéresse à l’impact du narcotrafic en France, et les propos devant elle sont terribles. “Je crains que nous soyons en train de perdre la guerre contre les trafiquants à Marseille”, a avoué Isabelle Couderc, vice-présidente du pôle criminalité de la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille, le 5 mars. “La guerre est asymétrique entre l’Etat, en situation de vulnérabilité, et des trafiquants qui disposent d’une force de frappe considérable sur le plan des moyens financiers, humains, technologiques et même législatifs”, a aussi pointé Olivier Leurent, le président du tribunal judiciaire de Marseille.

“Vertigineux”, “une promenade au bord du gouffre”, a commenté Jérôme Durain, le président PS de la commission d’enquête, en tandem avec son collège LR Etienne Blanc. En France, le trafic de drogue génèrerait un chiffre d’affaires annuel d’environ 3,5 milliards d’euros, un montant que les experts jugent sous-évalué. Au moins 200 000 personnes seraient des professionnels du deal. “On vide l’océan à la petite cuillère”, “le trafic est une pieuvre”, répètent policiers et magistrats, “une hydre”, cet animal mythique dont la tête coupée repousse aussitôt, a un jour dit le procureur de Nantes, Renaud Gaudeul.

Gérald Darmanin anime une dizaine de réunions hebdomadaires sur le trafic de drogue, ces multiples signaux catastrophiques lui sont parvenus, confirmés par le rapport annuel de l’Office anti-stupéfiants (Ofast), dont L’Express dévoile certains extraits en exclusivité. En septembre 2020, deux mois après son arrivée à Beauvau, il martelait déjà que “la drogue, c’est de la merde”. “Il faut des actes”, annonçait-il. Sur le chemin du retour de Roubaix, il affiche auprès de L’Express sa détermination, forcément XXL. “La drogue, c’est le premier problème de sécurité en France”, nous dit-il. “Car hormis les violences intra-familiales, tout est lié à la drogue. Si elle est une tumeur, on poursuit une chimiothérapie”. Comprendre un combat intensif pour l’éradiquer.

Le ministre veut accélérer sur tous les dossiers, “le blanchiment”, “la coopération internationale”, notamment avec les peu accommodants Emirats arabes unis, “les captations à distance des données” des trafiquants, “les amendes aux consommateurs”, son credo, puisque, il le répète à l’envi, “les consommateurs sont responsables des trafics. Sans demande, pas d’offre, sans client, pas de point de deal, pas d’argent sale, pas de torture d’enfant, pas de règlements de compte”. Des contrôles de police aléatoires en pleine rue devraient être généralisés. “Ce qu’on a fait pour le terrorisme, il faut l’appliquer au banditisme de la drogue”, soutient-il encore. Bien conscient qu’en la matière, un seule chose compte, “les actes”, ceux qui restent sur le temps long. Demain. Ce n’est pas si loin.

Chapitre 1 – Les principautés du deal

Une ville, deux planètes. Ce mardi 19 mars, Emmanuel Macron déambule à Marseille, dans le quartier de la Castellane, préfet, élus et journalistes dans son cortège, au lendemain du lancement d’une opération “place nette XXL”, prémisse de la guerre à la drogue que le gouvernement veut mener dans tout le pays. Quoi de plus symbolique que de sillonner l’épicentre des trafics, la “narcoville”, comme l’a désignée Olivier Leurent, le président du tribunal, devant les sénateurs ? De l’autre côté du cordon présidentiel, Sabrina, la vingtaine, sa vie entière passée dans les tours de la Castellane, observe la visite d’un œil lourd. Dans son discours un brin dérangeant, toute l’étendue du problème : “Le vrai souci, c’est le chômage, la précarité, le manque de transport. En attendant, le réseau prend la place des institutions et nous rend parfois la vie meilleure”, plaide-t-elle, en évoquant les barbecues géants organisés par les dealers durant l’été, “les jeux achetés pour les petits” ou les repas gratuits offerts pour les fêtes religieuses.

Dans plusieurs cités de France, “le réseau” s’autoproclame bienfaiteur. Des trafiquants de drogue, bien sûr, mais aussi des “grands frères” du quartier, commerçants rusés qui savent qu’imposer un “nous” protecteur aux riverains, face aux “eux” de l’extérieur, au premier chef la police et l’Etat, ne pourra qu’être profitable au business. Les plus jeunes voisins sont recrutés, dès 11 ou 12 ans, appâtés par les billets de 50 euros proposés pour aller chercher des canettes ou un kebab. “Garde la monnaie”, propose toujours le “grand”. On accoutume à l’argent facile, les mineurs commencent par faire le guet, ils doivent crier “arah”, attention, en arabe, si la police approche. Bien sûr, si les choses tournent mal, la violence reprend ses droits, des “entailles à la cuisse”, a vu Franck Robine, le préfet de Côte d’Or, des brûlures, ou pire, des “jambisations”, des tirs au pistolet dans la jambe, pratique mafieuse popularisée en Seine-Saint-Denis, pour donner une leçon et intimider l’entourage. Le piège se referme. Histoire parmi tant d’autres : à Apt (Vaucluse), un guetteur de 18 ans est enlevé, séquestré et tabassé pendant huit jours pour avoir oublié de prévenir de l’arrivée des gendarmes. “La victime se montre peu loquace” est devenu une phrase type de procès-verbal, note Eric Mathais, le procureur de la République de Bobigny, navré.

Feux d’artifice pour le million

On y pense tout le temps, en souriant au “réseau”. A Cavaillon (Vaucluse), les dealers ont organisé une fête, le 14 juillet 2023, pour les 2 500 habitants de la cité du Docteur Ayme. Stand de grillades, de boissons, trampoline, piscine hors-sol et château gonflable étaient à disposition. Dans cette ville réputée pour ses melons, les trafiquants avaient coulé quatre dos-d’âne en une nuit, en mai 2021, afin d’empêcher les forces de l’ordre de pénétrer les lieux. A Grenoble, les vendeurs de stupéfiants ont l’habitude de “tirer un feu d’artifice quand ils atteignent le million d’euros”, affirme Brice Gajean, secrétaire départemental du syndicat Unité SGP Police. Plus frappant encore, dans de nombreuses villes du Sud-Est, à Marseille, où le phénomène a d’abord été repéré, en 2021, mais aussi sporadiquement à Montpellier, Nice, Nîmes, Hyères, Toulon ou Grenoble, des cités se murent pour se protéger des importuns, la police ou un gang rival. Comme des principautés à l’intérieur de la République.

Pendant des décennies, le phénomène a semblé cantonné aux cages d’escaliers de Seine-Saint-Denis, presque un folklore popularisé dans ces clips de rap où le trafic de drogue est avant tout synonyme de gros billets. Soudain, la France se réveille criblée de points de deal, et plus encore, d’enclaves dans ces quartiers où la souveraineté de l’Etat est concurrencée. Des “checkpoints” les séparent du reste de la ville, disent les policiers, appellation évocatrice qui suggère le passage d’une frontière, d’un pays à une autre, comme au mur de Berlin. “Il n’y a pas de quartiers où la police ne va jamais, mais il y a, c’est vrai, des quartiers où la police rentre difficilement”, reconnaît Gérald Darmanin.

Loi des “checkpoints”

Il peut s’agir de chariots, de barrières, de canapés, de poubelles renversées, de réfrigérateurs, de carcasses de voitures. L’idée est de filtrer les entrées et les sorties, empêcher les importuns, policiers ou gang rival, de perturber le business. A Nîmes, la médiathèque du quartier Pissevin a fermé, en juin 2023, après que des dealers en ont fait une tour de guet. Le personnel de la médiathèque était parfois contrôlé et palpé dans la rue. “Cette habitude des trafiquants n’a jamais empêché la police d’intervenir. Cela relève du symbole, mais nous comprenons l’importance des symboles”, affirme Frédérique Camilleri, préfète de police des Bouches-du-Rhône jusqu’en février 2024, désormais en poste en Essonne. Pendant quatre ans, à Marseille, la haut fonctionnaire a mené une stratégie de “pilonnage” des points de deal et des “checkpoints”, poursuivie par son successeur, Pierre-Edouard Colliex. “Nous constatons encore des checkpoints à certains endroits mais l’objectif est de les supprimer définitivement à moyen terme”, indique ce dernier à propos de ces frontières de fortune.

Cette audace nouvelle se répand depuis trois ans. “Depuis le covid, on constate une augmentation de la demande, très forte pour le cannabis”, indique Philippe Astruc, le procureur de la République de Rennes, à l’unisson de tous les magistrats et policiers interrogés. “Tous les chiffres disponibles montrent que la consommation de drogues en France n’a jamais été aussi importante. Cinq millions d’usagers du cannabis, c’est une consommation de masse. Et l’usage de la cocaïne a quintuplé en vingt ans”, confirme Michel Gandilhon, chercheur au Cnam et auteur de Drugstore. Drogues illicites et trafics en France (Cerf), en 2023. Détresse psychique, démocratisation de produits auparavant réservés à des milieux bourgeois, disparition d’un tabou moral… Les études manquent pour trancher les raisons de cet essor. Reste que ce commerce souterrain n’a jamais été aussi lucratif : selon le rapport annuel de l’Ofast, que L’Express a pu consulter, la vente au détail de drogue assure aux trafiquants une marge de 167 % sur le cannabis et de 72 % sur la cocaïne. Une rentabilité exceptionnelle, quand on sait que la marge moyenne des entreprises est de 32,3 % en France, en 2023. D’où l’importance d’investir dans la sécurisation des points de vente. Dans la publicité, aussi.

Désormais, les dealers affichent leurs “menus” dans la rue, ou sur des façades d’immeubles visibles depuis l’extérieur, “shit-beuh-coke”, selon ses préférences, avec un fléchage vers le point de vente et parfois un QR code pour faire son choix en ligne, comme à Limoges ou à Grenoble, en 2023. Systématiquement ils disposent à la fois de cannabis et de cocaïne, signe que la circulation de la poudre blanche a pris une nouvelle ampleur. A son plus fort, Marseille aurait compté jusqu’à “vingt-cinq à trente” checkpoints, selon Rudy Manna. Ils seraient aujourd’hui encore “une dizaine”.

Personne n’est dupe, pourtant : le trafic s’est en partie déporté sur “Uber Shit”, ce service de livraison de drogue à domicile, plus discret et difficile à contrer.

Chapitre 2 – La “marseillisation”

L’épisode ressemble à une légende urbaine, plusieurs proches du dossier nous l’assure pourtant authentique. Février 2023. Les gérants de Yoda et de DZ Mafia, les deux principaux gangs marseillais, habitués à coopérer, se retrouvent dans une boîte de nuit de Phuket, en Thaïlande. Les deux caïds, Felix Bingui, dit “le Chat” et Mehdi Laribi, surnommé “le Tic”, se disputent, une affaire de filles, paraît-il, le premier finit par jeter des glaçons au visage du second. La guerre de Marseille est déclarée. 49 homicides dans l’année. “Une vendetta”, se dira plusieurs fois la préfète Frédérique Camilleri, perplexe face à l’irrationalité de certains meurtres. L’affrontement entre les deux clans, que l’interpellation de Felix Bingui au Maroc, le 8 mars, et celle de treize membres du gang rival, une semaine plus tard, semble avoir calmé, a fait basculer la narcocriminalité dans une nouvelle dimension. Celle des recrutements sur Telegram et Snapchat, de guetteurs, bien sûr, mais aussi de commandos tueurs. Environ 150 euros pour faire le guet, 300 euros pour vendre, 10 000 à 40 000 euros pour tuer, les prix du marché sont connus. Les recrues n’ont souvent aucune expérience, peu importe, s’ils se ratent, rien ne permettra de les rattacher à un gang. “Des pare-feux sont de plus en plus souvent mis en place entre les vrais donneurs d’ordre et les auteurs, via des intermédiaires, afin qu’on ne puisse jamais remonter la filière”, explique Yann Sourisseau, chef de l’office central de lutte contre la criminalité organisée.

60% des meurtriers marseillais ont entre 14 et 21 ans. Le 10 septembre, Socayna, une étudiante de 24 ans, est mortellement touchée d’une balle dans la tête, par erreur, dans sa chambre du troisième étage de la cité Saint-Thys. Son assassin présumé, mis en examen depuis, avait 15 ans au moment des faits. “Ce sont des jeunes, parfois de 15-16 ans, qui disent : ‘A 30 ans je serai en prison ou avec une balle dans la tête, donc pour l’instant, j’en profite'”, croit savoir Philippe Berta, député de Nîmes, où les règlements de compte se multiplient également. Trois “narchomicides” en 2023 et un en 2024, dont le petit Fayed, 10 ans, touché fortuitement, comme Socayna, lors d’un échange de tirs au quartier Pissevin, le 21 août. “Dans le cadre d’une rivalité entre groupes de trafiquants, on a vu arriver des jeunes de l’extérieur, Paris-Lyon-Marseille. Ils fonctionnent par groupes de trois ou quatre, sont dans une logique de tension, de tirs d’intimidation. Leur côté amateur les rend encore plus dangereux”, expose Jean-Philippe Nahon, le directeur interdépartemental de la police nationale.

Liens avec DZ Mafia ?

A Rennes également, cette “marseillisation” du crime, que Rudy Manna annonce depuis plusieurs mois est advenue. Les policiers ont vu arriver ces intérimaires du meurtre, avec le même mélange de détermination absolue et d’absence de savoir-faire. Samedi 9 mars, une fusillade éclate place du Banat, dans le cadre d’une rivalité entre deux groupes criminels locaux. Elle dure une heure. Les assaillants portent tous une croix dans le dos, pour se reconnaître dans le noir. Trente-deux douilles sont retrouvées au sol, et onze sur un balcon. Seuls deux blessés légers sont à déplorer. Le 6 et 9 décembre, de premiers règlements de comptes avaient eu lieu dans le même quartier, sans faire de blessés. Cinq personnes ont été interpellées, une seule est originaire de la métropole rennaise, trois viennent de région parisienne.

A Nîmes, à Nice, à Dijon ou à Rennes, à Besançon ou à Verdun, des relations avec le “milieu” marseillais ont été observées. Sans qu’il soit toujours aisé de discerner le niveau et la nature de ces liens. “Ce n’est pas qu’au niveau des petites mains”, glisse Franck Robine. A Hyères (Var), alerté par la présence de caïds marseillais au Val-des-Rougières, le principal point de deal local, le préfet Philippe Mahé a préféré prendre un arrêté d’interdiction de paraître dans la commune pour tous les Marseillais liés de près ou de loin au trafic de drogue. “Sur le terrain, on voyait une pression des Marseillais, mais aucun délit caractérisé. Il fallait rassurer la population. Avec l’arrêté, on a pu contrôler 240 personnes”, assure le préfet du Var.

“Chantage à la dette”

En nouant des accords avec certains groupes locaux, la DZ Mafia renforce sa position, et exporte ses pratiques. L’exploitation de personnes fragiles en est une. Les mineurs recrutés sur Internet sont logés dans des squats, pas toujours payés. “Le chantage à la dette, réelle ou fictive, est un mécanisme rôdé pour contraindre à vendre sur un point de deal sans contrepartie financière”, note l’Ofast dans son rapport.

Le recrutement de mineurs venus d’ailleurs a un autre avantage pour les criminels : la loi oblige à juger les moins de 18 ans sur leur lieu de domicile. Une procédure supplémentaire qui complexifie les enquêtes et fait perdre du temps aux enquêteurs. A Nice comme à Toulouse, les réseaux locaux utilisent en outre des mineurs sans-papiers, en s’appuyant sur des réseaux de passeurs, notamment avec la Tunisie et l’Algérie. “Nous avons cette problématique particulière à Nice de la présence très importante de mineurs non-accompagnés sur les points de deal, avec des liens possibles entre les réseaux de passeurs et les réseaux de trafiquants. Les mineurs isolés sont à la fois auteurs et victimes. ‘Place nette’ peut donc aussi permettre de lutter contre l’immigration illégale”, observe Damien Martinelli, procureur de la République de Nice.

La DZ Mafia semble aujourd’hui subir à son tour la loi du marché. Pour tenir son point de deal de la Paternelle, autrefois le plus lucratif de Marseille, mais largement démantelé par les forces de l’ordre, le clan a dû augmenter la rémunération des charbonneurs, ces vendeurs de drogue dans la rue. “Les trafiquants marseillais augmentent les tarifs de tous leurs charbonneurs. Ils ont de plus en plus de mal à recruter, c’est la preuve qu’on les déstabilise”, se félicite Pierre-Edouard Colliex. A croire que même les organisations criminelles peuvent pâtir d’une mauvaise réputation sur le marché du travail.

Ce jeudi à 17 heures, retrouvez le deuxième épisode de notre série consacré à l’innovation technologique des trafiquants et au rôle des messageries cryptées.




Source