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Recrutement en ligne, représailles filmées… Sur Internet, le nouveau visage du trafic de drogue


Comme pour les ingrédients d’une pizza commandée en ligne, il suffit de sélectionner les produits souhaités dans un menu déroulant. Au choix : du cannabis ou de la résine de cannabis, de toutes les sortes et de toutes les origines, de la cocaïne dans des pochons bleus, roses, violets ou jaunes, des “menus” combinant plusieurs types de drogues, à venir chercher directement dans le quartier de La Castellane, à Marseille, ou à se faire livrer chez soi. Malgré l’opération “place nette XXL” lancée par le gouvernement la semaine dernière partout en France, et la visite d’Emmanuel Macron lui-même dans ce quartier du nord de la cité phocéenne, le trafic de stupéfiants continue de prospérer sur Internet, depuis des applications comme Snapchat, Telegram ou WhatsApp. À peine les dealers commentent-ils, en live, les allées et venues des CRS dans le quartier, s’excusant auprès de leur clientèle de la “gêne occasionnée”. Exceptionnellement, ils garantissent depuis quelques jours une ouverture du point de deal à 7 heures du matin, trois heures avant l’arrivée de la police entre les barres d’immeubles. De nouveaux canaux “de secours” ont même été créés sur Telegram, au cas où les discussions seraient interceptées par les forces de l’ordre. Le “système de livraison”, lui, a été repensé “autour du quartier” afin de “ne plus avoir besoin de rentrer dans la cité pour le moment”, promettent les vendeurs à leurs clients.

Sur les réseaux sociaux, ces derniers sont attirés à coups de promotions, d’emojis colorés et de propositions de livraisons gratuites. Messages après messages, tous les codes du marketing classique sont repris par les dealers : produits garantis “de qualité supérieure”, best-sellers “victimes de leur succès et indisponibles pour le moment”, prix dégressifs en fonction du nombre de grammes commandés, livraison rapide… Sur certaines conversations, des avis de clients satisfaits et une explication détaillée des moyens de paiement sont également publiés, afin de rassurer la clientèle sur ses achats. “En l’espace de trois ans, on a vu ce phénomène exploser. Désormais, vous pouvez vous faire livrer ce que vous voulez, quand vous voulez, où vous voulez, partout en France”, déplore Rudy Manna, porte-parole du syndicat de police Alliance. Au point que les policiers surnomment désormais ce trafic numérique “Uber shit”, ou “Uber coke”, en fonction de la substance choisie. À Marseille ou ailleurs, le système est bien connu des consommateurs. “Avec des collègues de la BAC, nous avons décompté la semaine dernière entre 10 et 12 livreurs présents en même temps dans le même quartier du sud de Marseille. C’est énorme”, souffle Rudy Manna.

Moyens financiers illimités

En Ile-de-France, à Lyon, Grenoble, Lille, ou même dans le Loiret, L’Express a pu consulter très facilement des dizaines de conversations Telegram mettant en relation les dealeurs et leurs clients. Pour des sommes allant de 20 à plus de 250 euros, n’importe quelle drogue peut être livrée aux usagers, directement chez eux. Comme sur Instagram, des jeux concours par tirage au sort sont même organisés, permettant de gagner quelques grammes de cannabis supplémentaires, tandis que des “menus spécial petits budgets” sont proposés aux consommateurs les moins fortunés. “On a tout vu, y compris des cartes d’abonnement, avec un pochon de cannabis gratuit au bout de 10 achats. Sans parler des échantillons offerts pour tester de nouvelles drogues, souvent plus fortes et plus chères, pour rendre accro le client”, déplore Jean-Christophe Couvy, porte-parole du syndicat SGP Unité Police.

À Grenoble, le représentant local du syndicat Brice Gajean évoque, lui, des pochons floqués de QR codes renvoyant directement aux points de vente numériques des dealers, des tombolas organisées chaque année pour faire gagner des consoles de jeu ou des téléphones aux clients, ou encore des feux d’artifice tirés dans les quartiers et filmés en live “quand les trafiquants atteignent le million d’euros de bénéfices”. Sur Internet, le trafic ne se limite d’ailleurs pas au simple lien vendeur-consommateur. Pour faciliter la vie des trafiquants, des groupes de discussion proposent également des armes, des munitions, des “kits” pour vendeurs débutants avec pochon, briquet et balance, des faux billets, des téléphones “intraçables”, des voitures et scooters volés pour faciliter les livraisons, ou encore des conseils de blanchiment d’argent. “C’est un vrai business, avec des fournisseurs, des publicitaires, des démarcheurs, des spécialistes de l’approvisionnement… Et des moyens financiers illimités”, résume Brice Gajean.

Dans tous les domaines, les réseaux se professionnalisent : il n’est pas rare de tomber sur des clips de niveau professionnel, parfois filmés au drone, mettant en avant un quartier ou un point de deal spécifique. Vidéos de grosses berlines à l’appui et morceaux de rap en fond sonore, les dealers y décrivent un produit “100 % qualité pure”, un “service impeccable” et une livraison “exceptionnelle”. “Les réseaux sociaux servent à promouvoir l’activité du trafic, à faire du marketing, comme pour une PME classique. Il y a tellement de comptes et d’activité sur Internet qu’il est absolument impossible de lutter contre”, analyse Mohammed Benmeddour, ancien médiateur social des quartiers nord.

“Tous les jeunes fantasment sur le réseau”

En trois ans, l’animateur a vu se développer une réelle communauté sur les réseaux sociaux, qui partage les mêmes codes et les mêmes références que les trafiquants, écoute la même musique, consomme les mêmes produits, et renforce toujours plus le sentiment d’appartenance à un “clan” – tout en banalisant totalement le trafic de drogues et ses conséquences. “Tous les jeunes fantasment, dès l’âge de 10-12 ans, sur ‘le réseau’. Pour eux, c’est comme intégrer une société de renom. Ils pensent qu’ils vont gagner des millions, obtenir une reconnaissance professionnelle et une stature au sein du quartier… C’est comme ça qu’ils se font avoir”, regrette Mohamed Benmeddour.

Ouassila Benhamdi, présidente de l’association d’aide aux victimes du trafic de drogues Conscience, s’entretient ainsi régulièrement avec des jeunes aveuglés par la promesse d’une vie de superstar, faite de voitures de luxes, de voyage à Dubaï et de vêtements de grandes marques. “Ils regardent sur les réseaux la vie des trafiquants, et veulent en faire partie. Eux aussi veulent s’offrir le dernier téléphone, les dernières baskets à la mode, payer un McDo à leur copine à la sortie des cours sans se poser de question… Alors ils foncent”, explique la mère de famille.

Pour entrer dans “le réseau”, il suffit parfois d’un clic. Alors qu’il y a encore dix ans, les trafiquants postaient des petites annonces dans les boîtes aux lettres de leurs quartiers, la qualité de leurs offres d’emploi a bien changé. Sur les réseaux sociaux, leurs messages sont désormais parfois dignes des posts LinkedIn des grandes entreprises de la tech : à coups d’emojis, de gifs et de bullet points, ils promettent à leurs futurs “choufs” (guetteurs) ou “charbonneurs” (vendeurs) des salaires atteignant les 150 à 200 euros par jour, le remboursement des trajets depuis toutes les villes de France, un logement, et une rapide évolution de carrière. “Il existe littéralement des pôles RH au sein des réseaux de trafiquant : vous vous présentez et on vous explique vos horaires, vos missions et comment prendre soin de la clientèle”, précise Jean-Christophe Couvy.

Alors que la consommation de stupéfiants n’a jamais été aussi forte en France, et que le besoin de main-d’œuvre est colossal, les trafiquants tentent désormais de recruter des jeunes de petites et moyennes villes, voire de campagne, ainsi que les mineurs non-accompagnés (MNA) en situation de précarité. “Ces ados ne savent pas dans quoi ils mettent les pieds. Une fois recrutés, la moindre erreur peut leur être fatale : on leur invente des dettes fictives, ils travaillent douze heures par jour, sont menacés, voire torturés s’ils tentent de quitter le réseau”, décrit Rudy Manna. “Une fois qu’ils ont mis le pied dedans, c’est quasi impossible de les en sortir”, ajoute Ouassila Benhamdi. “Il y a la pression du réseau, mais aussi celle de la société : essayez de retrouver du travail quand vous avez fait de la prison ou que vous êtes identifié comme trafiquant des quartiers Nord… La plupart y retournent parce qu’ils ont le sentiment de ne pas avoir le choix”, souligne-t-elle.

“Tabassage” en live

L’explosion de la violence est elle aussi, plus que dissuasive. Au-delà du recrutement et de la vente de leurs produits, les dealers utilisent désormais les réseaux sociaux comme canal privilégié de diffusion d’actes de représailles. “L’image est une arme. Ils diffusent des tabassages en live, des tirs de kalachnikov, des scènes de torture, voire de meurtres… Pour prévenir les éventuels déserteurs, informateurs ou concurrents de ce qui pourrait leur arriver”, explique Rudy Manna. Pour qualifier cette montée de la brutalité au sein des réseaux, Mohammed Benmeddour n’hésite pas à utiliser le terme de “mexicanisation” des réseaux. “Les plus jeunes sont tellement habitués à la violence que plus rien ne les choque”, se désespère-t-il. Il y a quelques mois, après une visite au musée avec quatre jeunes, le médiateur découvre le corps carbonisé d’une jeune femme, au pied d’un immeuble du 13e arrondissement. “J’ai tout de suite appelé la police, j’étais choqué. Les jeunes, eux, ont sorti leurs téléphones pour filmer la scène et la poster sur les réseaux sociaux. Ils étaient contents de pouvoir faire un peu le buzz, d’afficher cette violence sur TikTok”, raconte-t-il.

Face à ce raz-de-marée d’images, de comptes anonymes et de trafics, les représentants de police évoquent à demi-mot une bataille perdue d’avance. “On manque de moyens humains et financiers, on ne peut pas arrêter chaque livraison, fouiller chaque consommateur. Notre problème, c’est le volume de données à traiter”, explique Unité SGP Police. Malgré “une nette progression” des enquêteurs sur Internet ces dernières années, Rudy Manna met en cause, de son côté, les réseaux sociaux eux-mêmes. “Snapchat, WhatsApp et Telegram ont leur part de responsabilité. Ils refusent de supprimer tel ou tel compte, se fichent de ce qui peut être publié sur leurs réseaux. C’est un puits sans fond, un océan qu’il faudrait vider à la petite cuillère”, regrette-t-il. À l’image de l’un des “comptes de secours” mis en ligne par les dealers de la Castellane à la suite de l’opération “place nette XXL”. Créé le 23 mars, le canal Telegram est déjà suivi par plus de 200 clients.




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