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Emmanuel Droit : “Poutine se sert de la ‘dénazification’ pour légitimer une guerre coloniale”


Epurer et rééduquer des millions d’Allemands jugés coupables d’avoir soutenu jusqu’au bout le régime d’Adolf Hitler. Telle fut l’ambition, démesurée, de la dénazification, processus initié par les Alliés au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Professeur d’histoire contemporaine à Science Po Strasbourg, Emmanuel Droit revient dans La Dénazification sur cette expérience historique inscrite dans un contexte particulier, celui de la reconstruction de deux Allemagne, l’une démocratique, l’autre socialiste. Jusqu’à ce qu’en envahissant l’Ukraine, le 24 février 2022, Vladimir Poutine ne justifie cette agression par la volonté de “dénazifier” un pays voisin. Mais comme l’explique Emmanuel Droit, au-delà de cet usage scandaleux de la part du président russe, la dénazification et ses fantômes ne cessent de revenir hanter l’Allemagne, marquée aujourd’hui par une percée spectaculaire d’un parti d’extrême droite, l’AfD. Entretien.

L’Express : Qu’est-ce que la dénazification ?

Emmanuel Droit : Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les membres de la coalition anti-hitlérienne ont voulu procéder à une épuration de grande ampleur afin de refonder une nouvelle Allemagne. Les Américains sont les initiateurs de cette dénazification, de par la méfiance que leur inspire une population allemande dont le soutien à Hitler fut selon eux indéfectible jusqu’à l’effondrement du régime. Il s’agit donc d’épurer les différents secteurs de la société, c’est-à-dire de réussir à distinguer le grain de l’ivraie, et de s’appuyer sur les meilleurs éléments de la population pour éviter que les personnes trop marquées par l’idéologie nazie puissent se recycler et saboter le travail de reconstruction démocratique.

Je me concentre dans le livre sur la période 1945-1949. Cette politique d’épuration a été pensée en amont par les Américains. Avant la dénazification, il y a eu le précédent de la défascisation qui a fait suite au débarquement en Sicile puis en Italie du Sud à partir de 1943. Mais la phase de dénazification proprement dite, c’est-à-dire le moment épuratoire, s’est arrêtée au début des années 1950, avec les grandes lois d’amnistie côté ouest-allemand. En Allemagne de l’Est, cela s’est même arrêté plus tôt du fait de la volonté des Soviétiques. Par ailleurs, il est frappant de voir qu’aujourd’hui encore, au nom de l’imprescriptibilité des crimes de guerre et de ceux liés à la Shoah, il y a des dizaines de procédures judiciaires en cours pour des crimes nazis.

Vous soulignez les différences entre forces d’occupation. La dénazification a été plus sévère côté américain et soviétique que du côté français et britannique. Comment l’expliquer ?

En se focalisant sur la guerre froide, on oppose souvent la dénazification à l’Ouest et à l’Est, avec l’idée qu’elle aurait été plus brutale en RDA qu’en RFA. Sans nier cette grille de lecture, je voulais montrer que si on considère les quatre zones d’occupation en 1945-1946, la rigueur, la dureté et la fermeté de l’épuration étaient partagées par les Etats-Unis comme par l’Union soviétique. Les Etats-Unis ont adopté une lecture culturelle de la population allemande, considérant qu’elle ne s’est pas vu imposer le régime nazi, mais qu’elle l’a soutenu jusqu’au bout, portant ainsi une responsabilité collective.

A l’Est, les Soviétiques ont, eux, une lecture socio-économique, et considèrent le nazisme comme le bras prolongé du grand capital. Ce qui leur importe avant tout, c’est de dénazifier les structures socio-économiques pour pouvoir arriver à une Allemagne socialiste, avec des nationalisations et des expropriations. Mais les Soviétiques ont aussi conscience qu’ils sont mal vus par la population allemande non seulement en raison des récentes violences de guerre, mais également du fait de l’intense propagande anticommuniste à l’œuvre sous le IIIe Reich. En cherchant des responsabilités individuelles chez de simples membres du parti hitlérien, ils savent qu’ils risquent de se mettre à dos une population dont ils ont besoin pour la reconstruction. Dans une logique de guerre froide naissante, les Soviétiques veulent aussi s’assurer du soutien à la version socialiste de l’Allemagne. D’où leur volonté d’arrêter la dénazification dès 1948.

Au milieu du chaos, les Allemands ont dû faire un premier travail de mise à distance d’un passé récent

A l’inverse, les Britanniques et les Français se sont montrés dès le départ plus pragmatiques. Ce qui intéresse les Britanniques, c’est moins la dénazification que la reconstruction économique de l’Allemagne. Les Français, par l’intermédiaire de fonctionnaires comme Emile Laffon, ancien résistant et premier administrateur général de la zone française d’occupation, considèrent qu’il ne faut pas entraver le processus de réconciliation, avec pour objectif de garantir la sécurité de la France par rapport à l’Allemagne, ce qui passe par une meilleure coopération entre les sociétés civiles des deux pays.

Quelle a été l’importance du questionnaire pour la dénazification, qui a été rempli par environ 16 millions d’Allemands dans les zones d’occupation occidentales ?

Ce chiffre prouve l’ambition démesurée de la dénazification, avec l’idée qu’on pourrait réussir de manière systémique et globale, à travers un questionnaire avec des questions fermées, une radiographie individuelle de l’Allemagne et ainsi classer les Allemands par catégories. Le questionnaire a été conçu par des politistes américains. Les sciences sociales croyaient alors encore qu’avec 131 questions sur six pages, on pouvait cerner le réel. Prétendre saisir la complexité d’une vie sous un régime de dictature, comme le fut le IIIe Reich, cela nous paraît aujourd’hui très simpliste. Mais à l’époque, on pensait pouvoir analyser de façon rationnelle et efficace les responsabilités individuelles, même si le questionnaire n’était qu’un point de départ, comme le disait un officier américain.

L’organisation de cette dénazification a été d’une grande complexité, avec l’envoi du questionnaire, l’invitation faite aux Allemands à y répondre, le traitement quantitatif, la mise en place de commissions pour évaluer les résultats… Cela ne pouvait évidemment que déboucher sur une épuration incomplète. D’ailleurs, les officiers américains les plus haut placés, comme Lucius Clay, responsable du secteur américain d’occupation, ont considéré dès 1946 que cette dénazification représentait un échec.

Quelle a été la réaction de la population allemande ?

Il faut imaginer ce que cela signifie de devoir remplir un questionnaire de 131 questions dans le contexte d’une Allemagne année zéro, avec une société qui s’était effondrée et dans laquelle la priorité est souvent la survie et la recherche des proches disparus. Au milieu de ce chaos, les Allemands ont dû faire un premier travail de mise à distance d’un passé récent. Des millions de personnes ont dû répondre sur leur entrée dans le parti nazi. Elles ont voulu expliquer que cette adhésion ne signifiait pas forcément qu’elles étaient des nazillons. Contrairement à la lecture simpliste d’une société envoûtée par le charismatique Hitler, il ne faut pas oublier que l’Allemagne nazie était aussi un régime de terreur. Quand des Allemands ont ainsi été placés par des commissions de dénazification dans des catégories les excluant de leur profession, les privant d’une partie de leur salaire ou de leur retraite, ils ont vécu cela comme une forme d’injustice. C’était le sentiment d’être un paria, d’être mis à l’écart de la société. Mais à l’échelle d’un village ou d’un quartier, il y a eu beaucoup de solidarité envers ces personnes mises à l’écart, notamment à travers des certificats de recommandation (les Persilscheine) censés blanchir des individus. Il y a bien sûr eu des faux témoignages et des mensonges. Mais c’était en partie lié à ce sentiment d’injustice et à la volonté de recouvrir ses droits, les questionnaires de dénazification ne saisissant pas forcément la complexité de ce qu’était une vie sous le régime nazi.

L’Allemagne a cru que la mémoire négative de la Shoah allait l’immuniser contre le retour de l’extrême droite

Aujourd’hui deuxième parti le plus populaire en Allemagne, l’AfD a fait scandale avec un projet de remigration, ce qui en opposition a provoqué des manifestations de grande ampleur. Faut-il y voir la résurgence de vieux démons allemands ?

L’erreur serait de dire que puisque la dénazification a globalement échoué, l’extrême droite fait aujourd’hui son grand retour en Allemagne. C’est évidemment bien plus compliqué que cela. Mais ce qui me frappe, c’est que cette montée en puissance de l’extrême droite, qu’on a longtemps voulu cantonner à l’Allemagne de l’Est, est un phénomène allemand. Depuis le milieu des années 1980, l’Allemagne fédérale était fière de dire qu’elle avait affronté son passé national-socialiste. Le pays a forgé son identité sur la mémoire négative de la Shoah, et il a cru que cette mémoire négative allait l’immuniser contre le retour de l’extrême droite. Or la culture d’extrême droite n’a jamais disparu, elle était simplement invisibilisée sur le plan politique.

Par ailleurs, il faut souligner que si le traitement du nazisme a été exemplaire en termes de politiques mémorielles dans l’espace public, il y a toujours une partie des secrets de familles ou des secrets d’institutions qui ont été enfouis. Le traitement mémoriel s’est souvent arrêté à la porte des familles allemandes. Régulièrement, dans la presse, on découvre ainsi que telle personne ou telle organisation avait, sous le IIIe Reich, exploité des travailleurs étrangers ou prisonniers de guerre, ou tu son engagement au sein des SS… C’est un passé qui ne passe pas, une dette éternelle. Mais les Allemands ont longtemps cru que cette dette éternelle restait sous contrôle, ce qui leur permettait d’être protégés de l’extrême droite. Or l’Allemagne se normalise. Le pays est confronté à des difficultés similaires à celles de la France ou des Pays-Bas.

Mais le RN en France a adopté une stratégie de normalisation, alors que l’AfD s’est au contraire radicalisée…

Le centre de gravité de l’AfD s’est effectivement décalé vers l’extrême droite. De leur point de vue, le RN français n’est pas un parti assez radical. Maximilian Krah, tête de liste pour les élections européennes, est bien plus proche d’Eric Zemmour que de Marine Le Pen. Au départ, le mouvement a pourtant été lancé par des économistes et des figures conservatrices et patriotes qui critiquaient l’euro et n’avaient pas fait leur deuil du Deutsche Mark. L’un de ses dirigeants, Alexander Gauland, est par exemple issu de la CDU. Mais il y a eu une radicalisation idéologique, avec des digues qui ont sauté. Les dirigeants de l’AfD se sont mis à utiliser des termes provocateurs, empruntés à la rhétorique nazie, comme le mot völkisch [NDLR, un adjectif sans équivalent français précis, dérivé du mot Volk, qui veut dire “peuple”]. Ils ont réussi à capter la colère et la frustration d’une partie des Allemands, très fortes notamment à l’Est. La société allemande est bien plus fracturée qu’on ne le pensait. Certes, l’AfD perd des points dans les derniers sondages, mais elle reste très haute dans la perspective des élections régionales à l’automne.

En face, on a assisté à un réveil de la société allemande, avec plus d’un million de personnes qui sont descendues dans les rues des grandes villes. Il y a eu un réflexe démocratique militant dans les métropoles. Mais l’Allemagne est très fracturée, non seulement entre Ouest et Est, mais aussi entre métropoles et espaces périphériques. L’AfD fait par exemple de très bons scores dans les quartiers ouvriers de Gelsenkirchen, ancien bastion de la SPD. Cela illustre les difficultés actuelles du modèle allemand. L’Allemagne doit se réinventer, sur le plan économique bien sûr, mais aussi sur le plan mémoriel. On constate que tout ce qui a été entrepris dans le domaine n’a pas suffi pour immuniser les électeurs contre la tentation de voter à l’extrême droite.

Le terme “dénazification” a aussi fait un retour surprenant dans l’actualité du côté de la Russie, avec un Vladimir Poutine affirmant vouloir “dénazifier” l’Ukraine en l’envahissant…

C’est d’autant plus étonnant que cette référence au nazisme ne faisait pas partie du vocabulaire officiel de l’Union soviétique, qui lui avait toujours préféré le terme de fascisme. Aujourd’hui, Poutine continue à marteler ce terme. Il l’a encore répété dans sa conférence de presse de décembre, avec l’idée qu’il ne pourrait pas y avoir de paix en Ukraine tant que le pays n’aurait pas été dénazifié. En brandissant le nazisme, qui fait figure de mal absolu, c’est évidemment pour Poutine une façon de délégitimer non seulement le gouvernement de Zelenski, mais l’existence même de l’Ukraine. Il considère, dans une logique coloniale, que l’Ukraine est la petite Russie, et qu’elle n’a pas à sortir de ce giron. Poutine s’appuie aussi sur la flamme de la mémoire héroïque de la Grande Guerre patriotique. Mais son discours sur la dénazification s’adresse également aux sociétés européennes, à commencer par la société allemande, qui reste très largement marquée par le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale.

Poutine, c’est vraiment le professeur d’histoire, l’historien en chef

Ce cynisme langagier de Poutine fonctionne-t-il ?

Cela fait plus de vingt ans, depuis qu’il est au pouvoir, qu’il réécrit l’histoire à travers les manuels scolaires ou les médias. Poutine, c’est vraiment le professeur d’histoire, l’historien en chef. Le terme “dénazification” tourne en boucle en Russie depuis 2022. Il est difficile de mesurer ce que pensent réellement les Russes, puisqu’on est dans un système de dictature, mais cette propagande laisse des traces. On ne peut pas sous-estimer la capacité d’un discours, aussi absurde soit-il, à infuser et à conquérir les esprits.

Le lien entre ce moment épuratoire que fut la dénazification en Allemagne et la guerre en Ukraine est totalement improbable. Mais c’est le propre de l’histoire d’être une matière malléable. Paul Valéry disait que l’histoire était le produit chimique le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Il avait raison. C’est une matière tellement malléable qu’un autocrate peut être capable de chercher un concept lancé à un moment très particulier de l’histoire et de s’en servir pour aujourd’hui légitimer une guerre coloniale.

La dénazification. Posthistoire du IIIe Reich, par Emmanuel Droit. PUF, 341 p., 24 €.




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