“Kremlin Leaks” : le plan secret de Poutine pour contrôler la population russe


Au service de Vladimir Poutine, l’administration présidentielle russe a pour mission de s’assurer que rien n’entravera le sacre du “tsar” lors de l’élection présidentielle, le 15 mars prochain. Ces technocrates tout puissants, dirigés par l’ancien Premier ministre Sergueï Kirienko, opèrent habituellement dans le plus grand secret. Mais il y a eu une fuite. Le média estonien Delfi vient en effet de divulguer une série de fichiers Excel, de comptes rendus de réunions et de rapports qui jettent une lumière crue sur les sombres desseins des sbires de Poutine. Edifiants, ces documents secrets, analysés et recoupés avec des sources publiques, révèlent l’ampleur du budget de l’administration présidentielle consacré au contrôle idéologique et informationnel sur la population russe et des territoires annexés.

Au total, 1,1 milliard d’euros ont été alloués à l’élection présidentielle, à la guerre informationnelle et idéologique du Kremlin, à la surveillance de masse et à “l’intégration” des “nouvelles régions” russes – les territoires ukrainiens occupés de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijia. “Ces documents confirment exactement la façon dont [le Kremlin tente] de remodeler l’ensemble de l’idéologie de l’Etat russe, estime le spécialiste de la Russie Mark Galeotti, interrogé par Delfi. Ils montrent aussi comment cela est mis en œuvre [dans le détail]. C’est apparemment un régime qui se considère en grande difficulté.”

Propagande et films patriotiques

Les “Kremlin Leaks” nous apprennent ainsi que le propagandiste du Kremlin le plus célèbre, Vladimir Solovyov, a reçu 1,5 milliard de roubles provenant du budget de l’Etat russe en 2023, soit environ 15 millions d’euros. Un salaire astronomique, qui sera doublé en 2024.

Mais utiliser ce type de personnalités médiatiques n’est visiblement pas suffisant pour inonder la population de propagande guerrière, teintée des “valeurs traditionnelles” chères à Vladimir Poutine. L’administration présidentielle a donc créé un réseau d’une quinzaine d’ONG, dont les activités sont contrôlées et financées par le Kremlin. Parmi elles, l’Institut de développement de l’Internet, présidé par Alexeï Goreslavsky, bénéficie du budget le plus important. Goreslavsky a pour mission de “renforcer l’identité civique et les valeurs spirituelles et morales” et “soutenir et diffuser le contenu gouvernemental” par la production de films et séries reflétant l’idéologie du Kremlin. Il a reçu près de 220 millions d’euros l’an dernier et doit en toucher 180 millions cette année.

Depuis octobre dernier, la production de films exprimant des valeurs patriotiques tourne en effet à plein régime. Au moins deux nouveaux films sortent chaque mois : leurs scénarios peu subtils célèbrent les valeurs traditionnelles ou des héros de l’histoire russe, à l’instar du film “Indicatif : Passager”. Programmé en salle en mars prochain, il met en scène un jeune écrivain russe qui “laisse derrière lui sa vie paisible et se porte volontaire pour la guerre dans le Donbass”… Autre création patriotique, la série en 12 épisodes RDA (République démocratique allemande) est diffusée à partir de ce mois de février sur le site de streaming russe Wink. On suit l’histoire d’un espion soviétique qui se retrouve au centre d’intrigues impliquant les principaux services de renseignement du monde. Vraisemblablement inspiré de la carrière d’espion de Vladimir Poutine, ce personnage tient dans la série le destin de l’Allemagne de l’Est entre ses mains.

La promotion de ces “œuvres” est assurée par les médias d’Etat et les leaders d’opinion, chargés de répandre les contenus sur les réseaux sociaux et dans toute la Russie.

Sondages secrets

Outre les grands événements organisés par l’administration présidentielle pour mettre à l’honneur la candidature de Vladimir Poutine à sa réélection le 15 mars, comme le “Festival Mondial de la Jeunesse” (16,7 millions d’euros) ou “L’Exposition internationale de la Russie” (47 millions d’euros), le Kremlin alloue aussi un large budget pour sonder, en privé, l’opinion de ses concitoyens. L’administration présidentielle a ainsi dépensé 3,6 millions d’euros pour des “sondages secrets” concernant l’élection présidentielle, et 5,8 millions d’euros pour des sondages en Ukraine occupée.

Selon Delfi, ces sondages sont menés pour tester la “température” de la société afin de pouvoir réagir de manière adéquate. Autrement dit, prévoir les falsifications et manipulation des votes qui seront nécessaires le jour du scrutin.

Censure dans les territoires occupés

Un effort considérable semble être fourni pour isoler la population ukrainienne des territoires occupés du reste de l’Ukraine et du monde. Un système de blocage d’Internet aurait ainsi reçu l’année dernière 10 millions d’euros afin de “résister à la diffusion d’informations “interdites”, de bloquer les contenus “interdits”, d’assurer le fonctionnement de l’Internet russe et de résister aux menaces et attaques extérieures.” Soit un budget total de 89,6 millions d’euros.

D’autres prétendues ONG auraient également reçu des fonds pour surveiller les jeunes Ukrainiens des territoires occupés sur les réseaux sociaux. Un organisme contrôlerait ainsi plus de 52 millions de profils sur Internet, dont plus d’un million serait fiché comme “dangereux” par les autorités. Les documents consultés par Delfi font également état de la mise en place d’un système pour détecter automatiquement la diffusion de “contenus interdits” grâce à l’intelligence artificielle. Enfin, certains documents détaillent un projet d’allouer 13 millions d’euros dans les trois prochaines années à Readovka, une agence d’information russe qui compte lancer un nouveau réseau de médias dans les territoires ukrainiens occupés.

Depuis l’année dernière, les autorités organisent également dans ces “nouveaux territoires” des “événements culturels et éducatifs”, notamment lors des journées “patriotiques”, comme le 23 février (jour du défenseur de la patrie) ou le 4 novembre (unité nationale). “Ces jours-là, d’énormes drapeaux russes et soviétiques flottent, les écoliers chantent des chansons patriotiques, les soldats distribuent des fleurs aux femmes et les grands-mères leur font des crêpes en retour”, écrit Delfi, pour qui cette obsession du contrôle total de la population traduit bien la légitimité vacillante du pouvoir russe.




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