Punaises de lit et agents d’influence : comment l’Azerbaïdjan tente de déstabiliser la France


Fin décembre, à Evian-les-Bains (Haute-Savoie), une statue vandalisée à la peinture rouge fait, quelques heures plus tard, la une des médias. Pas celle de la presse locale savoyarde, mais celle des sites… azerbaïdjanais. Livrée par l’Azerbaïdjan en 2017 lors du jumelage d’Evian-les-Bains avec la ville d’Ismayillia, la statue représente la poétesse Khourchidbanou Natavan. “La municipalité veut retirer la statue, renommer le parc et effacer toute mention de l’Azerbaïdjan”, peut-on lire dans des dizaines d’articles produits par les agences Azertac ou TrendAz. “Cela montre le degré d’azerbaïdjanophobie au sein de la société française”, insistent les médias de ce pays du Caucase.

Dans la foulée, la mairie d’Evian-les-Bains reçoit un courrier accusant la municipalité de vouloir “rompre les relations avec l’Azerbaïdjan”. L’ambassade d’Azerbaïdjan en France téléphone même à la mairie pour obtenir plus d’informations. Enfin, une manifestation réunit une vingtaine d’Azerbaïdjanais dépêchés spécialement à Evian pour “soutenir la communauté azerbaïdjanaise”, événement largement couvert par les médias proches de Bakou. Le scandale se retrouve également évoqué par le président, Ilham Alïev, lors de sa conférence de rentrée, le 11 janvier ! “Tout ça nous dépasse un peu”, confie le directeur général des services communaux, Xavier Parisot, lequel précise que “bien qu’évoqué en conseil municipal après l’attaque de l’Azerbaïdjan sur le Haut-Karabakh [ enclave arménienne située en Azerbaïdjan] en septembre dernier, la statue ne sera finalement pas retirée”.

Tensions diplomatiques

L’emballement autour d’Evian-les-Bains ne représente qu’une affaire parmi beaucoup d’autres. Elle illustre l’offensive médiatique tous azimuts de ce pays de 10 millions d’habitants sur la France. L’objectif : déstabiliser Paris en dégradant l’image de l’Hexagone par tous les moyens possibles, notamment sur les réseaux sociaux. De plus, les services de renseignements azerbaïdjanais cherchent à recruter de nouveaux agents d’influence français, prêts à chanter les louanges du régime dictatorial d’Ilham Aliev, au pouvoir depuis 21 ans. La recette est connue : Bakou calque ses méthodes sur celles de Moscou.

Depuis la guerre de 2020 et le soutien ferme de la France à l’Arménie, Bakou se déchaîne. Plus récemment, le régime d’Aliev ne digère pas que le gouvernement de Macron ait livré des équipements militaires à Erevan – principalement des radars aériens et des véhicules blindés. “La France incite à de nouvelles guerres dans le Caucase !”, tonitrue en novembre le président. Autre exemple : en voyage avec la mission de l’Union européenne pour l’Arménie, les officiels français sont accusés “d’organiser une attaque coordonnée” avec l’Arménie contre l’Azerbaïdjan.

Ce n’est pas tout. Le 26 décembre, deux diplomates français – des agents de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) – doivent quitter l’Azerbaïdjan, selon le site Intelligence Online. Paris réplique immédiatement par l’expulsion de deux diplomates azerbaïdjanais et exige, début janvier, la libération de Martin Ryan, homme d’affaires français incarcéré à Bakou début décembre pour espionnage. À cela s’ajoutent des menaces économiques : le 18 janvier, une commission parlementaire azerbaïdjanaise exige du gouvernement de Bakou la rupture de tous les liens économiques avec la France,en raison, accusent-ils, du “vote anti-azerbaïdjanais” des sénateurs français. La semaine précédente, les parlementaires avaient condamné à la quasi-unanimité l’offensive militaire de l’Azerbaïdjan au Haut-Karabakh.

Changement de stratégie

Longtemps, l’Azerbaïdjan a entretenu des relations plus “subtiles” avec la France. Persuadé que Paris était sous l’influence de ce qu’il appelle le “lobby arménien”, en raison de la présence d’au moins 500 000 Français originaires du pays cher à Charles Aznavour, Bakou s’en tenait à une opération de séduction rendue possible grâce à ses pétrodollars. Financements de la restauration des églises de Cognac (Charente) et de Bailly-sur-Rivière (Seine-Maritime), recours à des cabinets de conseils en communication pour adoucir son image de régime autoritaire… “Jusqu’en 2020, Bakou pratiquait une politique d’influence en essayant d’imposer son narratif sur sa guerre avec l’Arménie dans l’opinion française”, relate Tigrane Yegavian, chercheur spécialiste de l’Azerbaïdjan. Sans succès : Paris n’a jamais cédé sur son soutien à Erevan.

Depuis 18 mois, un changement de stratégie s’est imposé : dénigrer la France à l’étranger. En novembre, une vaste campagne de désinformation et de boycott sur les JO 2024 à Paris a été dénoncée par le Quai d’Orsay. Le Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) a identifié des milliers de faux comptes liés à l’Etat azerbaïdjanais. Ceux-ci ont publié des vidéos “établissant un parallèle entre des scènes d’émeutes et de compétitions sportives”. Le but : donner un avant-goût de l’organisation des JO 2024, qui ne peut qu’être désastreuse, si l’on en croit ces vidéos relayées des millions de fois sur Twitter. Autre exemple : la nébuleuse de médias affiliés à l’Azerbaïdjan a amplifié le phénomène des punaises de lit à Paris, ce “cauchemar pour les Français comme pour les étrangers” !

La lutte contre le colonialisme français instrumentalisée

L’Azerbaïdjan vise aussi la France d’Outre-Mer. Pour cela, Bakou s’appuie sur le mouvement des Pays non-alignés (120 pays), qu’il a présidé de 2019 à la fin 2023, et met l’accent sur le passé colonial de la France. Et cela fonctionne : en juillet, la capitale azerbaïdjanaise est devenue la ville hôte d’une conférence contre le colonialisme à laquelle ont participé plusieurs délégués de Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, Guyane française, Martinique et Guadeloupe, et même de Corse. “Proche de la Russie, de la Turquie et du monde musulman, l’Azerbaïdjan tire énormément profit de sa position multi-alignée pour répandre son influence contre la France”, explique Tigrane Yegavian. Lors de la conférence, Ilham Aliev en a profité pour appeler la France à “présenter des excuses pour son passé, ses crimes coloniaux sanglants et ses actes de génocide contre les pays en Afrique et en Asie du Sud-Est”.

Dans la foulée, l’Azerbaïdjan créé l’ONG “Groupe d’initiative de Bakou”, dirigé par Abbas Abbasov, ancien vice-Premier Ministre (1992-2006), et qui inclut des représentants de mouvements indépendantistes d’Outre-Mer. “C’est lui qui nous a contactés directement, raconte Jean Jacob Bicep, indépendantiste guadeloupéen. L’Azerbaïdjan soutient tous les Etats sous domination, nous en sommes très heureux. Nous cherchons d’ailleurs à inviter une délégation azerbaïdjanaise en Guadeloupe. Hélas, c’est impossible de leur obtenir des visas…”

Qu’importe, Ilham Aliev a la solution ! Le Groupe d’initiative de Bakou s’est ainsi rendu à New York en septembre et à Genève en décembre 2023. Au programme : des conférences sur “Décolonisation : Révolution pacifique” et “Néocolonialisme : droits de l’homme, paix et sécurité”. Les orateurs successifs ont dénoncé “la persistance du système colonial dans les pays concernés”, ainsi que l’hypocrisie d’une “politique qui, tout en se réclamant des valeurs de la liberté et de la démocratie, viole les droits fondamentaux à la vie”. Mais la diplomatie azerbaïdjanaise ne se contente pas de paroles : sur le terrain, jusqu’au bout du monde, elle prône le rattachement du département français de Mayotte à l’archipel des Comores. En Nouvelle-Calédonie, elle soutient le mouvement indépendantiste FLNKS, et plus proche de nous, sur l’île de Beauté, le nouveau mouvement corse indépendantiste “Nazione”.

Le discours “anti-français” distillé par Bakou a déjà provoqué des incidents : lors d’un déplacement en Nouvelle-Calédonie du ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, en décembre dernier, deux journalistes azerbaïdjanaises ont été interpellées lors d’une manifestation anticolonialiste, où des drapeaux azerbaïdjanais flottaient au-dessus de la foule. Paris accuse ces dernières d’appartenir au service de renseignements azerbaïdjanais. “Bakou reprend les mêmes méthodes de travail et narratifs que la Russie en Afrique francophone”, observe Altay Goyushov, analyste azerbaïdjanais basé à Varsovie.

Les nouveaux “influenceurs” de Bakou

Comme Moscou s’appuyant en France sur ses “idiots utiles”, les médias azerbaïdjanais invitent régulièrement dans leurs émissions des “influenceurs” anti-colonialistes critiquant l’islamophobie et le racisme français. Parmi eux, l’Equato-guinéen Joaquinito Alogo De Obono, directeur d’une improbable ONG anticorruption en France, ou le fondateur de la Ligue noire africaine, dissoute en 2021, Egountchi Behanzin, qui s’est rendu en Azerbaïdjan en mai 2023.

Et ce n’est qu’un début. “Depuis 2017-1018, le lobby pro-azerbaïdjan est à la recherche de nouveaux profils, jeunes et de préférence élus”, explique le collectif indépendant “Stop au lobby azéri”. Leur réseau est en effet sorti affaibli des révélations de la diplomatie du caviar, ce gigantesque système de faveurs versées à des députés français et des eurodéputés, tels Thierry Mariani, ex-député d’extrême droite, Jean-François Mancel, ancien député LR et président d’honneur de l’Association des amis de l’Azerbaïdjan (AAA), Jean-Marie Bockel, ancien sarkozyste siégeant au conseil d’administration des AAA, aujourd’hui envoyé spécial du gouvernement en Afrique, ou Rachida Dati, aujourd’hui Ministre de la Culture.

Parmi les nouveaux membres de ce “fan-club”, Jean-Michel Brun, rédacteur en chef du média en ligne Caucase de France qui, avec La Gazette du Caucase, relaie les attaques azerbaïdjanaises sur l’islamophobie française. Autre pseudo-journaliste, Léo Nicolian, franco-libanais, répand depuis des semaines des accusations de pédophilie à l’encontre de l’ambassadeur de France en Arménie, en publiant une sextape floutée. Complotiste et d’extrême droite, Nicolian est proche des réseaux pro-russes, qui sont des relais utiles à l’Azerbaïdjan, tout comme la revue d’extrême droite Causeur, qui publie régulièrement des contenus pro-azerbaïdjanais.

Un lobbyisme toujours proactif

L’ambassadrice d’Azerbaïdjan en France, Leyla Abdoullayeva, est elle aussi au coeur de cette lutte d’influence. Ce 12 janvier, cinq jours avant le vote sur la résolution du Sénat condamnant l’attaque de l’Azerbaïdjan sur le Haut-Karabakh, l’ambassadrice a envoyé à chaque sénateur un email les implorant de ne pas sanctionner son pays. “Il semblerait que certains d’entre vous ont la conviction de défendre par cette résolution “la cause noble des frères chrétiens menacés” […] La réalité des Arméniens d’Arménie est loin de celle présentée par la communauté arménienne de France”, écrit-elle. Sans grand succès. Seule la sénatrice Nathalie Goulet, dernier irréductible soutien politique à l’Azerbaïdjan, vote dans ce sens.

À l’Assemblée nationale, cinq mois après la suspension des activités du groupe parlementaire France-Azerbaïdjan (octobre 2023), l’influence politique du lobby azerbaïdjanais a, là aussi, faibli. Il continue toutefois d’exister dans d’autres sphères, au travers d’associations culturelles pilotées par des proches de l’ambassade azerbaïdjanaise. Le Dialogue France Azerbaïdjan, créé en 2018, organise régulièrement des événements culturels, où les soutiens habituels de l’Azerbaïdjan se rencontrent régulièrement. “L’association réunit encore beaucoup de Français”, selon sa co-présidente Aytan Mouradova, bien qu’elle souligne que ce soit plus difficile en ces temps de “relations tendues entre les deux pays”. Un connaisseur de ces soirées cocktails à l’ambassade est l’activiste Zaur SadigBayli, un juriste basé à Nice qui a créé, en septembre 2023, avant que l’Azerbaïdjan n’attaque le Haut-Karabakh, l’association pour “la protection du patrimoine et le droit au retour des Azerbaïdjanais occidentaux”. Elle plaide pour le retour en Arménie des Azerbaïdjanais qui avait dû la quitter à la fin des années 1980. Autrement dit, elle répand dans l’Hexagone le récit nationaliste du président Aliev, selon lequel l’Arménie, qu’il appelle Azerbaïdjan occidental, ne serait qu’une province de Bakou… Mieux, Zaur Sadigbayli compte “lancer un débat sur la réconciliation des peuples”, mais sans que la discussion ne soit “polluée par le lobby arménien”. Tout un programme.





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