Macron et la dissolution : comment expliquer (scientifiquement) le goût du risque ?


L’argument est revenu, à gauche, à droite, et même au sein de la majorité, quasiment à chaque intervention. Si Emmanuel Macron a choisi la dissolution, ce serait en partie parce qu’il “aime le risque”, répète-t-on, chez les amis du président, comme parmi ses adversaires. “Le courage, c’est d’avoir peur et d’y aller quand même”, disait l’intéressé, trois jours avant le dimanche fatidique, devant les vétérans du Débarquement. A-t-il eu peur ? Nul ne le sait. Mais il y est allé.

Le chef de l’Etat, connu pour sa propension à oser, aurait la prise de risque inscrite dans sa philosophie politique, forgée au cœur de sa personnalité. N’est-il pas arrivé au pouvoir sans parti ni expérience ? Impossible depuis de lui faire respecter un protocole. Son service d’ordre a eu beau le lui dire, cela ne l’a pas empêché de prendre une gifle à Valence, en 2021. Alors, bien sûr, on ne joue pas l’avenir d’un pays à la roulette russe, simplement pour le frisson. Mais cela fait quand même partie du personnage, susurre-t-on à bien des endroits.

Ces explications ne disent rien de la logique mobilisée, de ce que le président espère vraiment faire avec ces nouvelles législatives. Mais elles ont au moins le mérite de souligner une chose : tout le monde n’est pas égal devant l’appréciation du risque. Face à l’abîme que représente une potentielle cohabitation avec l’extrême droite, beaucoup auraient choisi de reculer. C’est d’ailleurs ce que disent les études scientifiques sur le sujet : il est normal, courant même, de préférer l’éventualité de ne rien gagner à celle de tout perdre.

Rien gagner, ou risquer de perdre ?

Surtout lorsque les chances d’emporter la mise sont faibles. En l’occurrence, aucun sondage ne donnait une majorité à Emmanuel Macron lorsqu’il s’est présenté devant les caméras de l’Elysée pour acter la dissolution. Le pari est incertain, même lui ne peut l’ignorer. Il n’y avait qu’à regarder les visages au QG de campagne de Renaissance, dimanche dernier : une cordée de montagnards débutants qui, en levant la tête, comprennent d’un coup qu’ils sont sur une ligne de crête. Emmanuel Macron a eu le temps de voir le vide, et pourtant il a choisi de s’y engouffrer.

Pourquoi certains semblent rechercher le risque, comme pris d’un appétit pour ces situations, quand la plupart préfèrent au contraire l’éviter ? En 1980, un chercheur, psychologue et économiste, Daniel Kahneman, a démontré que la prise de décision des individus n’obéissait pas qu’aux règles de la rationalité. Elle est en réalité soumise à toute une série de biais, comme autant de forces qui nous manipulent, dans un sens comme dans l’autre. Ces travaux ont valu un prix Nobel à son auteur et, depuis, les publications sur le sujet se sont multipliées.

Si la génétique joue dans cette histoire, son rôle est minime. Des jumeaux au patrimoine génétique pourtant similaire n’ont souvent pas le même rapport au danger, conclut par exemple une étude publiée en 2009 dans le Quarterly Journal of Economics, la revue scientifique de Harvard. En 2021, une équipe internationale a passé en revue le génome de 1 million de personnes, en quête de réponses plus encourageantes. Publiés dansNature Genetics, ces travaux révèlent bien quelques corrélations entre certains gènes et une propension à jouer avec le feu, mais rien de saillant.

S’accoutumer au risque

Ce genre d’études permet en revanche de préciser la biologie de la prise de décision. Au moment du choix, deux systèmes neuronaux s’activent dans le cerveau. Il y a d’un côté une série de mécanismes à l’origine d’une sensation déplaisante, qui pousse à l’évitement. Et de l’autre, un réseau lié au plaisir, qui donne envie d’agir. Avec, chaque fois, différents neurotransmetteurs, dans différentes quantités. “On fait en permanence la balance entre ces deux forces, notamment grâce au cortisol. Cette hormone bloque les effets négatifs du stress et permet la libération de dopamine. C’est quand cette dernière prend l’avantage que l’on passe à l’action”, détaille le neurobiologiste Pier-Vincenzo Piazza.

Certains naissent avec une boucle cortisol-dopamine particulièrement sensible. D’autres s’habituent au danger, comme on s’accoutume à une drogue : “Comme ce mécanisme est plaisant, l’exposition répétée au stress ou des prédispositions peuvent conduire à ce que le sujet se mette à le rechercher. Il finit par trouver un certain plaisir dans l’inconfort”, précise Pier-Vincenzo Piazza. Voilà pourquoi certains aiment les sauts dans le vide ou dépriment en vacances. Aucune fatalité là-dedans : d’autres mécanismes biologiques modulent ces phénomènes. De sorte qu’une même personne peut se montrer prudente ou téméraire selon les situations. “Reste que, pour devenir président, il ne faut pas être angoissé par l’incertitude”, sourit le scientifique.

A ceci il faut ajouter d’importants leviers culturels : “Les sociétés asiatiques ont tendance à prendre beaucoup de risques financiers, par exemple, mais se refusent à se mettre en danger pour leurs loisirs, ce que font sans sourcilier les Occidentaux”, illustre Hernán Anlló, chercheur au laboratoire de neurosciences cognitives de l’Ecole normale supérieure de Paris. Tout comme le beau, ou le bien, le risque est apprécié différemment selon les conventions sociales. Là réside une des clés pour comprendre pourquoi les garçons sont plus prompts au danger que les filles, par exemple. L’éducation pousse ces dernières à se préserver.

Le luxe de perdre

N’avoir rien, ou voir les autres posséder beaucoup, semble également élargir le spectre du risque acceptable, notamment lorsqu’il s’agit d’argent. Les pays pauvres sont en moyenne plus tolérants aux risques financiers, observe une étude publiée en 2019 dans Quantitative Economics. Tout comme les pays où les inégalités sont fortes, soulignent des travaux parus dans Proceedings of the National Academy of Sciences, en 2017. Mais, au sein d’une société très développée, où globalement même les moins favorisés bénéficient d’une relative sécurité, les plus riches sont aussi les plus enclins à opter pour l’incertitude, dans l’espoir de maximiser leurs gains potentiels.

Sans surprise, les libéraux se révèlent plus souvent à l’aise dans les environnements où l’aléa est grand, comme le montre une étude parue en 2020 dans Social Psychological and Personality Science. “Ils sont plus flexibles, et cherchent à s’adapter plutôt qu’à résister aux évolutions, contrairement aux conservateurs”, note Hernán Anlló. Les fidèles du chef de l’Etat, qui répètent en ce moment que “le risque est dans notre ADN politique”, ne croient pas si bien dire. Toute ressemblance avec un ancien banquier devenu président serait fortuite, mais il est aussi vrai qu’en moyenne ceux qui travaillent dans la finance apprécient mieux l’aléa que la plupart des gens.

De Gaulle disait : “Ce sont les circonstances qui dictent les décisions.” La locution, rappelée par les membres de la “cellule dissolution” d’Emmanuel Macron pour justifier sa décision aux journalistes les plus proches du pouvoir, est particulièrement vraie. A environnement socio-économique égal, le contexte influe énormément sur la perception du risque : “Lorsqu’on énonce une situation en termes de perte, on va plutôt être optimiste vis-à-vis de l’incertitude, et considérer que le pire n’arrivera pas”, détaille Stefano Palminteri, directeur de recherche à l’Inserm et auteur d’une étude sur le sujet, parue vendredi 14 juin dans Nature Human Behaviour.

“Le pire n’arrivera pas”

Sur ce mécanisme, une expérience a marqué les esprits. En 1981, Daniel Kahneman et Amos Tversky demandent à des volontaires d’imaginer qu’ils doivent gérer une crise sanitaire. On leur propose alors de choisir entre un programme permettant de sauver 200 vies, ou un autre pouvant épargner 600 personnes. Ce dernier est hasardeux : il y a 2 risques sur 3 qu’il échoue, et n’aide personne. Dans ce cas-là, la plupart des personnes préfèrent s’assurer d’avoir un effet, et tablent sur la première proposition, plutôt que de risquer le programme potentiellement meilleur.

Même expérience, mais énoncée en termes de perte : le programme C fait mourir 400 personnes. Le D peut n’en tuer aucune, mais avec seulement 1 chance sur 3 d’y arriver. Ici, tout le monde se rue sur l’aléa. Pourtant, d’un point de vue purement rationnel, les deux exemples sont identiques : les pertes et les gains correspondent aux mêmes probabilités. Face au mur, le réflexe premier est donc plutôt de tenter le tout pour le tout. De là à se dire que, perdu pour perdu, Emmanuel Macron a opté pour l”audace”, il n’y a qu’un pas.

Dissoudre juste après les élections européennes n’avait jamais été présenté comme une option envisageable. L’idée n’aurait fait son chemin que tardivement. Sans toutefois laisser de place au hasard : tout a été rendu public le soir même, avec un délai très court pour organiser les nouvelles législatives. Le président a opté pour la rapidité. Stefano Palminteri rit à nouveau : “Le fait d’avoir le résultat de son pari rapidement facilite la prise de risque”, relève le chercheur. Il vient justement de mettre un point final à un article scientifique sur ce phénomène. Etonnamment, aucune mention au chef de l’Etat n’y est faite.




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