Mois sans tabac : un monde sans fumeur est-il possible ?

En France, le tabac n’est toujours pas tabou. Quelque 15 millions de personnes fument, soit près d’un tiers de la population, dont 12 millions (25 %) tous les jours. Un chiffre stable depuis quatre ans. L’Hexagone se place même dans le top 20 mondial et dans le peloton de tête européen, loin devant l’Allemagne (22 % de fumeurs) et le Royaume-Uni (15 %), selon les calculs de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de la banque mondiale. Le tabac reste donc la première cause de mortalité évitable dans notre pays, avec 75 000 morts par an. Peu étonnant, puisque la cigarette tue un utilisateur sur deux. “Très schématiquement, la combustion des cigarettes produit du goudron, responsable de cancers – poumons, larynx, vessie, etc. -, et du monoxyde de carbone, lié à différents troubles cardiovasculaires, dont les infarctus du myocarde”, résume le Pr. Gérard Dubois, membre de l’Académie nationale de médecine et professeur émérite de santé publique. Finira-t-on un jour par en venir à bout ?

C’est le pari d’Emmanuel Macron, qui a annoncé en 2021 une “France sans tabac” dès 2030, avec un objectif de moins de 5 % de fumeurs. Cette année, le ministère de la Santé lui a emboîté le pas, tout en reportant la date à 2032. Un vœu pieux aux yeux des experts de la lutte contre le tabac, car dans les faits, le gouvernement ne prend plus la moindre mesure efficace depuis des années, dénoncent-ils. En 2023, Emmanuelle Béguinot, la directrice du Comité national de lutte contre le tabagisme (CNCT), avait indiqué que s’il était possible d’atteindre les 5 % de fumeurs d’ici 2032, ce serait seulement avec “une politique volontariste conçue dans une optique de long terme”. Une critique à peine voilée. Le Pr. Loïc Josseran, président d’Alliance contre le tabac (ACT), médecin chercheur en santé publique à Paris Saclay et à l’Hôpital R. Poincaré de Garches (AP-HP), est plus direct. “2032, c’est dans neuf ans. Il faudrait enregistrer une baisse de 3 % chaque année pour y parvenir alors que cela fait quatre ans que nous restons scotchés à 25 %. Nous ne descendrons pas tant que des mesures fortes et incitatives ne seront pas adoptées”, tranche-t-il.

Cinq solutions connues et rentables

Les solutions sont pourtant connues et faciles à mettre en place. La première et la plus efficace reste l’augmentation du prix par la taxation. Mais pas n’importe comment. La hausse doit être de 5 à 10 % du prix réel (hors inflation). “Toutes les études le montrent, les chiffres sont sûrs : à chaque hausse de 10 %, la consommation diminue de 4 % et jusqu’à 8 % chez les personnes au plus faible pouvoir d’achat”, indique le Pr. Dubois. Pour un maximum d’efficacité, la mesure doit être répétée tous les deux ans. La deuxième réponse, déjà mise en place en France, est l’interdiction de la publicité. La troisième est la protection des non-fumeurs, qui comprend par exemple l’interdiction de fumer dans les lieux clos et couverts. Un combat lancé en 2006 et remporté l’année suivante par le Pr. Dubois. “Ça a été une bataille phénoménale”, se souvient-il. A l’époque, il avait réussi à imposer, dans un jury européen sur la publicité de la santé, le désormais célèbre spot antitabac montrant le cheval du cow-boy Marlboro tombant raide mort, victime de tabagisme passif.

Viennent ensuite l’éducation et l’information, comme l’opération du mois sans tabac de Santé Publique France, qui commence chaque année le 1er novembre et qui semble fournir des résultats satisfaisants, bien qu’insuffisants : une étude menée en 2021 suggérait que cette campagne avait permis de déclencher 1,8 million de tentatives d’arrêt entre 2016 et 2019. La dernière mesure concerne l’aide à l’arrêt du tabac, avec le remboursement de certains produits comme les patchs et les chewing-gums à la nicotine, et bien sûr des séances avec des addictologues, également en place en France.

Certains, dont le Pr. Dubois ou le pneumologue et tabacologue Bertrand Dautzenberg, estiment aussi que la cigarette électronique peut constituer une arme contre le tabac. “Elle est infiniment moins toxique que la cigarette et moins addictive”, assure ce dernier. Mais tous les médecins et chercheurs ne partagent pas son avis et nombreux sont ceux à s’interroger sur les inconvénients du vapotage qui, s’ils apparaissent plus faibles que ceux du tabac, restent méconnus. “Il n’y a pas de goudron et de monoxyde de carbone dans la vape, c’est vrai, mais il y a de très nombreux parfums, pour lesquels nous ne disposons pas encore d’un suivi à long terme alors que les premières données sur l’effet de ces composés sur la santé posent question”, indique le Pr. Josseran.

La lutte contre le tabagisme des adolescents

Mais pour gagner la guerre contre la cigarette, tous les experts s’accordent sur une priorité : appliquer ces différentes mesures sur une cible précise, les jeunes. “Toutes les études le montrent, les profils qui ont le plus de mal à décrocher du tabac sont ceux qui ont commencé à fumer avant 20 ans”, soutient Bertrand Dautzenberg. “Plus une substance addictive est découverte tôt par un cerveau, plus la personne sera addict plus tard”, confirme Loïc Josseran. Un monde sans tabac passe donc par un monde sans fumeur adolescent. Une politique bien comprise à l’international, et notamment en Nouvelle-Zélande, où les personnes nées après 2008 ne peuvent plus acheter de cigarettes et où le nombre de vendeurs de tabac a été drastiquement réduit.

En Australie, la vente mais aussi l’achat de cigarettes sont également interdits aux moins de 18 ans. Les cigarettes électroniques jetables aux goûts fruités, qui visent les jeunes, seront prochainement interdites, et les autres cigarettes électroniques seront uniquement autorisées sur ordonnance, comme aide pour arrêter de fumer. Il y est également illégal de fumer dans une voiture en présence d’un mineur de moins de 16 ans, voire de 18 ans dans les États de Tasmanie ou de Victoria. Tout comme il est interdit de fumer à moins de dix mètres des aires de jeux pour enfants, dans les stades, aux arrêts de transports publics, ainsi qu’à proximité de l’entrée de tout établissement public. Dans l’Etat du Queensland, la police peut même confisquer les cigarettes d’un mineur. Et cela fonctionne. La Nouvelle-Zélande et l’Australie affichent des taux de fumeurs adultes respectivement de 8 % et 10,1 %.

La lutte contre le tabac n’est donc pas forcément perdue ? “A titre personnel, je suis très optimiste, assure Bertrand Dautzenberg. Les jeunes fument de moins en moins, en France mais aussi en Europe de manière générale”. Selon l’OMS, la proportion de fumeurs dans le monde diminue depuis deux ans, même si le nombre absolu progresse, en parallèle à l’augmentation de la population mondiale. Aux Etats-Unis, berceau des grandes industries du secteur, seuls 11,3 % des habitants déclaraient encore fumer en 2022. “Et il n’y a plus que 5 % d’adolescents américains fumeurs”, se félicite Gérard Dubois. La Suède, féroce en matière de lutte antitabac – certaines villes comme Göteborg interdisent la cigarette dans les logements, les jardins publics et les terrasses des cafés et imposent des amendes pouvant aller jusqu’à 5 000 euros -, affiche un taux de fumeurs de 7 % chez les 16-84, et autour de 10 % en prenant en compte uniquement les majeurs (même si le taux monte à 20 % en prenant en compte la consommation de Snus, une poudre de tabac très populaire en Suède, rappelle l’OMS).

Au Royaume-Uni, le Premier ministre britannique Rishi Sunak a annoncé début novembre que son pays allait tout simplement… interdire le tabac sur son territoire en relevant d’un an chaque année le seuil légal d’achat du tabac. Une mesure qui avait d’ailleurs été proposée par l’ACT aux partis Français lors de la présidentielle 2022. Alors pourquoi ne pas viser tout simplement les 0 % ? “Quand on a été si haut [presque 60 % en 1975, NDLR], il faut avoir des ambitions réalistes, or le 0 % me semble dans un horizon infini, note Gérard Dubois. Si nous arrivons à tenir l’objectif de 2032, ce serait déjà pas mal et ce n’est pas impossible”. A condition d’y mettre les efforts nécessaires.

Les lobbys toujours trop puissants

En France, les derniers efforts remontent au plan antitabac, mis en place en 2014 par la ministre de la Santé Marisol Touraine, qui a conduit à l’instauration des paquets neutres, un meilleur remboursement des patchs et chewing-gum à la nicotine et l’interdiction de vapoter dans les lieux publics. Entre 2016 et 2019, la France avait d’ailleurs enregistré une amélioration inédite en passant de 29,4 % à 24 % de fumeurs quotidiens. Mais une hausse d’environ 1 % a été enregistrée après la crise du Covid-19, potentiellement due au stress et aux confinements. Et depuis ? Plus rien, à part la potentielle interdiction prochaine de la puff, une cigarette électronique à usage unique visant les jeunes. La Première ministre Élisabeth Borne a même annoncé que la fiscalité sur les cigarettes ne devrait pas changer en 2024. Pour les experts, les responsables sont évidents : l’intense lobbying de l’industrie et des buralistes et un gouvernement trop frileux. “Regardez la courbe des ventes en France : quand on applique ce que nous disons depuis des décennies, elle baisse. Cela a été le cas après la loi Evin (1991), le plan anti-cancer de Jacques Chirac (2006) et celui de Marisol Touraine (2014), insiste Gérard Dubois. Mais après chaque changement de majorité, les politiques craquent, le populisme et les lobbys prennent le dessus et les mesures s’arrêtent”. Les dernières augmentations de prix se sont d’ailleurs bornées à suivre l’inflation… et se sont donc révélées inefficaces.

Evolution des ventes de tabac et de cigarettes depuis 2000.

“Pour moi, le tabagisme est une maladie inoculée volontairement par l’industrie du tabac afin de trafiquer les cerveaux des consommateurs et voler leur argent, dénonce Bertrand Dautzenberg. Pourquoi croyez-vous que les buralistes continuent, malgré l’interdiction, à vendre des cigarettes aux mineurs ?”. Loïc Josseran abonde : “Ils ont tout intérêt à vendre le plus possible le plus tôt possible afin de maintenir leur business”. Pourtant, les gouvernements successifs continuent de subventionner les buralistes – 290 millions d’aides annoncées en 2023 – et à limiter les contrôles dans leurs boutiques, alors qu’ils sont nombreux à ne pas respecter cette interdiction. “Nous sommes coincés dans des débats économiques et tant qu’il n’y aura pas une volonté forte et avérée contre l’industrie, tant que des Gabriel Attal [NDLR : alors ministre délégué chargé des Comptes publics] déclareront “Je suis ministre des buralistes”, alors je ne croirais pas à la France sans tabac”, s’agace Loïc Josseran.

Loin de cibler uniquement le gouvernement d’Emmanuel Macron, le président d’ACT rappelle que son association avait rencontré presque toutes les écuries présidentielles en 2022. Sans obtenir l’accueil espéré. “Certaines nous disaient même qu’elles avaient déjà vu les représentants de l’industrie du tabac”, déplore-t-il. Et aucune n’a voulu entendre leurs idées. Si le temps des études scientifiques payées par l’industrie pour tromper l’opinion publique est loin, les industriels n’ont donc pas abandonné leur entreprise de désinformation. “Ils financent des rapports qui critiquent les hausses de prix excessives ou affirmant qu’elles alimentent le marché noir”, dénonce encore Loïc Josseran. Et pourtant, si tout un secteur économique dépend effectivement de la vente du tabac, son “coût social”, qui intègre toutes ses externalités négatives, est faramineux. Il atteint 156 milliards d’euros par an, selon le dernier rapport de l’Observatoire français des drogues et des tendances. Soit environ 2 300 euros par Français et par an. La taxe du tabac, elle, ne rapporte que 15 milliards d’euros par an. En moyenne, chaque euro investi dans une mesure antitabac en France permet d’en économiser au moins quatre, selon ACT.

Les experts balayent aussi l’argument selon lequel la charge de l’arrêt repose sur la volonté des fumeurs. “La majorité d’entre eux veut arrêter – près de 60 % selon le baromètre Santé publique France -, mais n’y parvient pas sans aide, ce qui montre qu’il ne s’agit pas d’une histoire de volonté”, insiste encore le Pr. Josseran. Et rien ne les agace plus que l’argument selon lequel fumer relèverait de la liberté individuelle et que le “tout interdit” consisterait en une privation de liberté et un glissement vers une société hygiéniste. “Quelle liberté ? La cigarette a été inventée par une industrie dans l’unique but de faire de l’argent. Nous sommes face à un produit qui détruit la santé des gens, l’environnement et qui procure un plaisir minime”, tacle Loïc Josseran. Même l’argument culturel, que l’on pourrait prêter au vin, ne fonctionne pas. Le tabac est resté anecdotique jusqu’à l’invention, en 1834, de machines permettant d’industrialiser le processus. Il a pris encore plus d’ampleur à partir de 1920, à cause de l’essor du marketing, et en particulier de l’invention de la propagande politique et industrielle d’Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et inspirateur de Joseph Goebbels, père de la propagande nazie.




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